Quatre jours après l’adoption de la loi référendaire par l’Assemblée nationale, les cinq leaders de la coalition Article 64 (C64) ont choisi Rome pour réaffirmer leur opposition à toute remise en cause des dispositions constitutionnelles relatives aux mandats présidentiels et rejeter la conquête du pouvoir par les armes. Réunis du 25 au 27 octobre, Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Augustin Matata Ponyo et Jean-Marc Kabund plaident pour un dialogue national inclusif et annoncent leur intention de rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila.
La C64 entend s’opposer à la fois à une éventuelle remise en cause des règles constitutionnelles sur les mandats présidentiels et à toute conquête du pouvoir par les armes. Dans leur déclaration publiée à l’issue de leur première réunion en présentiel, tenue à Rome du 25 au 27 octobre, les cinq membres du présidium de cette coalition ont dénoncé ce qu’ils qualifient de « coup d’État constitutionnel » en gestation, tout en rejetant la rébellion portée par le Front pour la refondation de la nation (FRN), dirigé par l’ancien président Joseph Kabila.
Pour ces opposants, la crise congolaise ne peut se résoudre ni par une modification des règles fondamentales destinée, selon eux, à préserver le pouvoir en place, ni par une insurrection armée. Ils défendent plutôt la voie d’un dialogue national inclusif, qu’ils présentent comme le moyen de trouver une issue politique à la crise.
La Constitution au cœur de la contestation
La récente adoption de la loi référendaire par l’Assemblée nationale a ravivé les inquiétudes de l’opposition quant aux intentions du pouvoir en matière de révision constitutionnelle. La C64 estime que cette loi « ne saurait contourner les verrous de l’article 220 » de la Constitution, qui protège notamment le nombre et la durée des mandats du président de la République.
La coalition récuse ainsi les arguments avancés par Félix Tshisekedi et ses partisans pour justifier une éventuelle réforme constitutionnelle. À ses yeux, aucune ambition personnelle ni aucune mission politique invoquée par les dirigeants ne saurait prévaloir sur le respect de la Loi fondamentale. La Constitution, soutiennent les cinq leaders, n’a pas à être appréciée en fonction des intérêts des uns et des autres, mais doit être respectée.
Cette prise de position intervient alors que l’Assemblée nationale a adopté, le 23 octobre, la loi référendaire par 346 voix favorables, malgré le retrait des parlementaires de l’opposition. Le texte doit encore être examiné par le Sénat avant sa promulgation éventuelle.
En ouvrant le cadre légal de l’organisation d’un référendum, cette loi alimente les craintes d’une partie de l’opposition, qui y voit une étape susceptible de conduire à une remise en cause de l’ordre constitutionnel actuel. Le lendemain du vote, Félix Tshisekedi a reçu les élus de sa majorité et défendu le principe d’une réforme constitutionnelle, qu’il présente comme une question relevant de la souveraineté du peuple plutôt que comme une manœuvre destinée à prolonger son maintien au pouvoir.
Il convient toutefois de distinguer l’adoption de la loi référendaire de la décision d’organiser effectivement un référendum. Le vote de l’Assemblée nationale ne signifie pas, à lui seul, qu’une consultation populaire est convoquée. De même, une éventuelle réforme constitutionnelle ne permet pas de conclure automatiquement à l’instauration d’un troisième mandat présidentiel. C’est précisément cette perspective que la C64 entend combattre en défendant le maintien des garanties prévues par l’article 220.
Ni le pouvoir par les armes ni la balkanisation
Sur le terrain sécuritaire, la coalition refuse également de soutenir une prise du pouvoir par la force. Elle condamne « avec la même fermeté » la conquête du pouvoir par les armes et toute entreprise de balkanisation de la République démocratique du Congo.
Pour les cinq leaders, la crise que traverse le pays ne trouvera pas de solution durable sur le champ de bataille. Ils réclament donc un dialogue national inclusif, parallèlement à l’application de la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui porte notamment sur le retrait des forces rwandaises du territoire congolais et la fin du soutien au M23.
La C64 demande également que les six protocoles additionnels du processus de Doha consacrés à la gouvernance soient pris en compte dans le cadre de ce dialogue.
Cette position traduit la volonté de la coalition de se démarquer aussi bien du pouvoir de Kinshasa que du FRN de Joseph Kabila. Elle revendique une voie politique distincte, fondée sur le dialogue et le refus de la violence comme instrument de conquête du pouvoir.
Cette ligne n’est toutefois pas sans difficulté. La coalition avait récemment plaidé pour la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa au dialogue envisagé par Félix Tshisekedi, une proposition rejetée par le président de la République et sa majorité. En condamnant aujourd’hui la rébellion du FRN tout en réclamant une rencontre avec l’ancien chef de l’État, la C64 cherche à distinguer le dialogue politique de toute adhésion à la lutte armée.
Tshisekedi et Kabila sollicités séparément
Pour donner corps à cette démarche, les cinq responsables annoncent leur intention de rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila. L’objectif affiché est de « trouver une issue congolaise à la crise » et de convenir des conditions nécessaires à la tenue d’un véritable dialogue national.
La coalition prévoit également de mener des démarches auprès des partenaires internationaux de la RDC afin de défendre sa proposition et de rechercher des soutiens à cette initiative.
Cette double ouverture constitue l’un des principaux enjeux de la déclaration de Rome. En s’adressant à la fois au président en exercice et à son prédécesseur, la C64 entend se positionner comme un interlocuteur politique capable de contribuer à une sortie de crise, sans cautionner ni une éventuelle remise en cause des limites constitutionnelles des mandats ni la voie des armes.
Reste que cette initiative dépendra largement de la disposition des deux hommes à répondre favorablement à ces sollicitations. Au moment de la rédaction de cet article, aucune réponse officielle à cette offre de rencontre n’était connue.
Les arrestations au centre des revendications
La déclaration de Rome aborde également la question des libertés publiques et des violences politiques. La C64 réclame la fin des arrestations qu’elle juge arbitraires, le retour des Congolais contraints à l’exil ainsi que la dissolution des « Forces du progrès », une structure qu’elle présente comme une milice liée au parti au pouvoir.
Les cinq leaders demandent par ailleurs l’ouverture d’enquêtes internationales sur les violences survenues lors des manifestations des 12 juin et 15 septembre, ainsi que sur la mort de Manassé Lomboto, chargé de sécurité d’un parti politique, décédé après la marche organisée par la C64 le 15 septembre.
Cette affaire a pris une nouvelle dimension avec l’interpellation de Prince Epenge, porte-parole de Martin Fayulu. Le 25 octobre, celui-ci aurait été empêché d’embarquer à l’aéroport international de N’Djili pour rejoindre Rome, avant d’être interpellé par les services de renseignement.
D’après les informations rapportées par la presse congolaise, notamment Actualité.cd, il lui est reproché d’avoir propagé de « faux bruits » après avoir qualifié d’assassinat la mort de Manassé Lomboto. La C64 exige sa libération, ainsi que celle de Marley Vuvu et de Stéphane Shiso.
En mettant ces dossiers en avant, la coalition entend replacer la question des libertés politiques au centre du débat national. Elle demande que les faits dénoncés fassent l’objet d’investigations et que les responsabilités soient établies.
Un dialogue encore hypothétique
La réunion de Rome intervient à un moment où les divergences politiques s’accentuent autour de l’avenir institutionnel du pays, tandis que la situation sécuritaire dans l’Est demeure une préoccupation majeure. La C64 tente de faire valoir une alternative politique à la confrontation entre le pouvoir et les acteurs armés, tout en maintenant la pression sur Félix Tshisekedi au sujet de la Constitution.
Lancée avec l’ambition de contraindre le président de la République à quitter le pouvoir en 2028, la coalition mise désormais sur une démarche qui associe contestation politique, appel au dialogue et ouverture de discussions avec les principaux protagonistes de la crise.
Mais entre la volonté affichée à Rome et la concrétisation d’une initiative nationale, le chemin reste incertain. La question centrale demeure celle de la réponse de Kinshasa et de Joseph Kabila à cette offre de rencontre, alors que les désaccords sur les règles constitutionnelles, la participation des acteurs politiques au dialogue et les conditions d’un règlement de la crise restent entiers.
