Après les déclarations de Kalonji Kabamba sur le crash aérien de Kenge et la mise au point des FARDC, le président national du PVR, Moussa Kalema Sangolo-Zaku, appelle à davantage de responsabilité dans la parole publique lorsqu’elle touche à l’armée et à la sécurité nationale. Dans cette tribune, il distingue le droit de critiquer les forces armées de la nécessité d’éviter les accusations non étayées et les amalgames, tout en plaidant pour une clarification entre communication institutionnelle, communication politique et prises de position personnelles.
TRIBUNE
FARDC : IL EST DES LIGNES QU’UNE RÉPUBLIQUE NE PEUT LAISSER FRANCHIR
Le débat suscité ces derniers jours par les déclarations du responsable de Kalonji TV mérite de dépasser les querelles personnelles.
Le 25 septembre 2026, la République démocratique du Congo a perdu, dans le crash d’un avion à Kenge, plusieurs compatriotes, parmi lesquels deux hauts responsables de la justice militaire : le Premier Président de la Haute Cour militaire et l’Auditeur général près cette juridiction.
Alors même qu’une enquête doit établir les circonstances et les causes exactes de cette tragédie, des spéculations ont immédiatement circulé sur les réseaux sociaux.
Les FARDC ont officiellement rejeté certaines affirmations de Kalonji Kabamba, notamment celles établissant un lien avec une prétendue disparition d’armes antiaériennes et de fusils de précision à Kamina. Elles ont considéré ces accusations comme non étayées et annoncé qu’elles se réservaient le droit de saisir la justice.
On aurait pu espérer que cet épisode conduise chacun à davantage de retenue.
Il a, au contraire, été suivi d’une attaque particulièrement sévère contre les FARDC, qualifiées notamment d’« incapables ».
C’est ici que le problème cesse d’être simplement médiatique.
Critiquer l’armée n’est pas interdit. L’humilier est autre chose.
Dans une démocratie, aucune institution ne doit être soustraite à la critique.
L’armée elle-même doit pouvoir faire l’objet d’un débat sur son organisation, ses moyens, son commandement, sa doctrine, ses performances, ses insuffisances et les politiques publiques qui lui sont consacrées.
Mais il existe une différence fondamentale entre examiner les responsabilités institutionnelles et jeter indistinctement l’opprobre sur les hommes et les femmes qui servent sous le drapeau.
Nos militaires combattent dans des circonstances extrêmement difficiles.
Certains vivent pendant de longues périodes loin de leurs familles. Beaucoup connaissent les rigueurs du terrain, la pluie, la boue, la peur et les privations inhérentes à une guerre qui éprouve profondément la Nation.
Leurs familles supportent elles aussi le coût social de cet engagement.
La République leur doit protection, équipement, encadrement, rémunération digne, logement, soins, prise en charge de leurs familles et reconnaissance nationale.
C’est cela, le véritable débat.
Un civil confortablement installé derrière un téléphone peut évidemment questionner la conduite de la guerre. Mais proclamer que toute une armée serait composée d’« incapables » transforme une interrogation légitime sur la défense nationale en une généralisation qui atteint indistinctement ceux qui commandent et ceux qui combattent.
Le Chef de l’État est constitutionnellement le Commandant suprême
Il faut également rappeler une évidence institutionnelle.
L’article 83 de la Constitution dispose :
« Le Président de la République est le commandant suprême des Forces armées. Il préside le Conseil supérieur de la défense. »
La responsabilité politique suprême en matière de défense ne peut donc être artificiellement dissociée de l’organisation générale de l’appareil militaire.
Dire que les difficultés des FARDC seraient exclusivement celles des militaires de terrain tout en exonérant par principe les institutions civiles chargées de définir, financer et conduire la politique de défense serait constitutionnellement incohérent.
Inversement, les insuffisances éventuelles du commandement politique ou militaire ne sauraient justifier l’humiliation collective des soldats.
C’est précisément pourquoi une République sérieuse distingue les niveaux de responsabilité.
Une armée ne se réforme pas par l’insulte
Le président Félix Tshisekedi lui-même avait suscité une controverse en décembre 2025 en déclarant avoir trouvé, à son arrivée au pouvoir, une « armée de clochards ».
Il avait ensuite expliqué que cette expression ne visait pas à mépriser les militaires, mais à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils avaient été laissés et à rappeler la responsabilité de l’État.
Cette clarification est importante.
Car les mots employés à propos d’une armée engagée au combat ne sont jamais anodins.
Une armée peut avoir des faiblesses.
Elle peut connaître des défaillances de commandement, d’équipement, de renseignement, de logistique, de formation ou de doctrine.
Elle peut et doit être réformée lorsqu’elle ne répond pas suffisamment aux exigences de la défense nationale.
Mais une armée ne se redresse pas par l’humiliation.
Elle se redresse par l’organisation, la discipline, la formation, le renseignement, les moyens, une doctrine claire, un commandement responsable et une véritable politique de défense nationale.
Le problème dépasse largement Kalonji TV
Le véritable sujet est ailleurs.
Depuis plusieurs années prospère en RDC une catégorie de communicateurs politiques qui revendiquent, à tort ou à raison, une proximité particulière avec certaines autorités.
Ils occupent les réseaux sociaux, organisent des directs, commentent les décisions de l’État, distribuent des certificats de patriotisme et de trahison, accusent, soupçonnent et condamnent parfois avant toute enquête.
Le problème n’est pas leur soutien à un parti ou à un dirigeant.
Ils en ont parfaitement le droit.
Le problème commence lorsque la frontière devient indistincte entre :
communication officielle de l’État, communication partisane et communication personnelle.
Lorsqu’une personne affirme parler au nom ou dans l’entourage immédiat du Chef de l’État, une question simple se pose :
dispose-t-elle effectivement d’un mandat officiel ?
Si oui, ce mandat doit être identifiable et sa responsabilité institutionnelle clairement établie.
Si non, l’institution concernée devrait pouvoir le préciser.
Une démocratie ne gagne rien à entretenir une zone grise dans laquelle chacun pourrait s’autoproclamer « communicateur personnel » d’une autorité publique et laisser croire que ses déclarations bénéficient implicitement d’une caution présidentielle.
La désinformation n’a pas de couleur politique
Il faut également sortir d’une logique dangereuse.
Une fausse information n’est pas acceptable lorsqu’elle vise un opposant et soudainement intolérable lorsqu’elle atteint un responsable du pouvoir.
Une injure faite à une épouse d’officier n’est pas moins grave qu’une injure faite à une personnalité politique.
Une accusation d’intelligence avec une puissance étrangère est extrêmement grave et devrait reposer sur des faits susceptibles d’être établis, non sur l’humeur d’un direct sur les réseaux sociaux.
Dans une République digne de ce nom, la même règle doit s’appliquer à tous.
Majorité comme opposition.
Gouvernants comme gouvernés.
Militants comme non-militants.
La justice ne peut devenir sélective
Lorsque des accusations susceptibles de porter atteinte à la réputation, à la sécurité des personnes ou au moral d’une institution régalienne sont publiquement formulées, les institutions compétentes doivent examiner les faits conformément à la loi.
Non parce que leur auteur est proche ou hostile du pouvoir.
Mais précisément parce que la loi républicaine ne connaît ni amis ni adversaires.
La crédibilité de la justice dépend notamment de cette égalité de traitement.
Ce qui doit être recherché n’est donc ni la vengeance ni la censure politique, mais la responsabilité.
Défendre les FARDC, c’est aussi exiger davantage de l’État
Soutenir nos soldats ne signifie pas nier les difficultés de notre défense.
Bien au contraire.
La meilleure manière d’honorer un militaire n’est pas de lui demander de mourir en silence pendant que l’on interdit toute interrogation sur les politiques publiques.
C’est de lui donner les moyens d’accomplir sa mission.
La République doit donc pouvoir répondre publiquement à des questions essentielles :
Nos soldats sont-ils suffisamment équipés ?
Leur solde est-elle versée régulièrement et intégralement ?
Leurs familles bénéficient-elles d’une véritable protection sociale ?
Le renseignement militaire dispose-t-il des moyens nécessaires ?
La chaîne de commandement est-elle suffisamment efficace ?
Quelle doctrine nationale de défense voulons-nous pour les prochaines décennies ?
Comment reconstruire une armée républicaine professionnelle, disciplinée, technologiquement capable et respectée ?
Voilà les débats qui devraient occuper l’espace public.
Il faut restaurer la responsabilité de la parole publique
Le problème posé par cet épisode ne concerne donc pas uniquement Kalonji Kabamba.
Il concerne une certaine dégradation de notre espace public.
Lorsque l’accusation remplace la preuve ;
lorsque l’injure remplace l’argument ;
lorsque la rumeur précède l’enquête ;
lorsque les réseaux sociaux deviennent simultanément tribunal, parquet, service de renseignement et salle de commandement ;
alors l’État perd progressivement le monopole de la parole institutionnelle.
Et lorsque l’État laisse cette confusion prospérer, son autorité elle-même s’affaiblit.
La Présidence de la République, le Gouvernement, les partis politiques et les institutions judiciaires gagneraient donc à clarifier davantage la distinction entre parole institutionnelle, parole partisane et parole personnelle.
La République doit se ressaisir
Notre pays traverse une période suffisamment grave pour que nous refusions d’ajouter à nos fractures militaires et territoriales une guerre permanente des mots entre Congolais.
Nous avons besoin d’une armée respectée.
Nous avons besoin d’une justice crédible.
Nous avons besoin d’institutions qui parlent clairement.
Nous avons besoin d’une communication publique responsable.
Nous avons surtout besoin de retrouver cette idée élémentaire : la République est plus grande que nos partis, nos appartenances et nos querelles personnelles.
Dans cette perspective, la crise actuelle rappelle une nécessité plus vaste : recréer entre Congolais un cadre où puissent être abordées sans faux-semblants les causes profondes de l’affaiblissement de l’État, de la perte d’autorité publique, des fractures politiques et sociales et de notre vulnérabilité sécuritaire.
Un véritable dialogue national ne devrait pas être un marché de postes.
Il devrait être un Dialogue des vérités, de la Renaissance et de la Refondation, permettant de reconstruire une vision commune de la Nation, de ses institutions et de sa souveraineté.
La RDC a besoin d’un État souverain, juste, stratège, travailleur et durable.
Et cette refondation commence par une règle extrêmement simple :
nul ne devrait pouvoir se placer au-dessus de la République, et nul ne devrait pouvoir parler au nom de ses institutions sans en assumer la responsabilité.
Nos divergences politiques passeront.
La République restera.
Et les FARDC ne sont ni l’armée d’un parti, ni celle d’un président, ni celle d’une majorité.
Elles sont l’armée de la République.
Respect à nos soldats.
Honneur à ceux qui défendent le territoire national.
Vive la République démocratique du Congo.
Moussa Kalema Sangolo-Zaku
Président National du PVR
Membre du Bureau Politique du FCC