Dans cette tribune, Moussa Kalema Sangolo-zaku, président national du PVR et membre du bureau politique du FCC, estime que la crise congolaise ne se limite ni aux difficultés politiques, sécuritaires ou économiques. Elle touche aussi l’organisation de l’environnement social, marqué notamment par le manque d’espaces éducatifs, culturels et sportifs, la prolifération de certaines activités nuisibles et la faiblesse de l’application des normes. Il appelle ainsi à une politique publique capable d’organiser les quartiers, d’encadrer la jeunesse et de créer les conditions favorables au travail, à la production, à la culture et à la citoyenneté.
TRIBUNE
La République démocratique du Congo ne souffre pas seulement d’une crise politique, sécuritaire, économique ou institutionnelle. Elle traverse également une crise profonde de son environnement social.
Cette crise est moins spectaculaire que les affrontements politiques, moins commentée que les querelles institutionnelles, mais elle agit silencieusement sur les comportements, les aspirations, la jeunesse, la productivité nationale et, finalement, sur l’avenir même de la République.
Il suffit d’observer nos villes et nos quartiers.
À certains endroits, les lieux de culte se multiplient sans véritable planification urbaine. Les débits de boissons prolifèrent. Des alcools d’origine douteuse ou dangereux circulent. Les nuisances sonores deviennent permanentes. Des activités commerciales, religieuses ou festives s’installent parfois sans considération suffisante pour les écoles, les familles, le repos des travailleurs ou la tranquillité publique.
Pendant ce temps, où sont les bibliothèques de proximité ?
Où sont les écoles professionnelles ?
Où sont les maisons de jeunes ?
Où sont les centres culturels ?
Où sont les terrains de sport accessibles ?
Où sont les ateliers d’apprentissage ?
Où sont les incubateurs de petites entreprises ?
Où sont les centres de formation technique qui permettraient à un jeune d’apprendre un métier et de devenir productif ?
Voilà la question fondamentale.
Quel environnement social l’État organise-t-il pour orienter l’énergie de sa population vers le savoir, le travail, la production, la santé, la culture et la citoyenneté ?
C’est à cette question que nos gouvernants doivent désormais répondre.
Il ne s’agit pas de combattre la religion
Il faut être parfaitement clair.
La liberté de pensée, de conscience et de religion est garantie par la Constitution congolaise. Mais cette même Constitution précise que l’exercice de cette liberté demeure soumis au respect de la loi, de l’ordre public, des bonnes mœurs et des droits d’autrui.
Il n’est donc nullement question d’opposer la République à Dieu, ni l’État aux Églises.
Les communautés religieuses ont rendu et continuent de rendre d’importants services à la Nation dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la solidarité et de l’encadrement social.
Mais la liberté religieuse ne signifie pas absence de règles.
Une République sérieuse doit pouvoir dire :
ici une école doit pouvoir fonctionner sans nuisance permanente ;
ici une famille doit pouvoir dormir ;
ici un hôpital doit préserver le repos des malades ;
ici un quartier doit disposer de règles d’urbanisme ;
ici les activités nocturnes doivent respecter des normes ;
ici les droits des uns ne doivent pas détruire les droits des autres.
La vraie question n’est donc pas : « faut-il réduire la foi ? »
La vraie question est : pourquoi l’État renonce-t-il si souvent à organiser l’espace social ?
Le problème n’est pas toujours l’absence de normes, mais leur non-application
En RDC, le paradoxe est connu.
Les textes existent souvent.
Les institutions existent.
Les services de contrôle existent.
Mais l’application reste irrégulière, fragmentaire ou parfois inexistante.
C’est précisément cela qui nourrit le désordre.
Une règle que personne ne fait respecter finit par devenir théorique.
Une interdiction sans contrôle devient une invitation à la transgression.
Une politique publique sans suivi n’est plus une politique publique.
Elle devient une déclaration d’intention.
Le laxisme institutionnel finit alors par produire un environnement dans lequel chacun s’installe, exploite, construit, vend, diffuse ou organise selon ses propres règles.
Et lorsque chacun devient sa propre autorité, l’État disparaît progressivement de la vie quotidienne.
La prolifération des alcools dangereux est un avertissement
La question des boissons alcoolisées illustre particulièrement cette faiblesse.
Il ne s’agit pas de condamner toute consommation d’alcool.
Il s’agit de distinguer clairement la liberté individuelle de la responsabilité sanitaire de l’État.
Des alertes ont été lancées à Kinshasa concernant la circulation de boissons frelatées fabriquées dans des conditions précaires et échappant parfois à un contrôle sanitaire rigoureux.
En mars 2026, les autorités provinciales de Kinshasa ont elles-mêmes annoncé travailler à l’interdiction de la fabrication et de la commercialisation de certaines boissons frelatées, précisément en invoquant la protection de la jeunesse.
Des acteurs sociaux ont également attiré l’attention sur le lien entre consommation abusive d’alcool, vulnérabilité de certains jeunes et désœuvrement. Ces constats ne constituent pas à eux seuls une démonstration scientifique générale, mais ils soulignent un problème social suffisamment sérieux pour justifier des politiques de contrôle, de prévention et d’encadrement.
L’OMS, de son côté, suit explicitement la consommation d’alcool comme enjeu de santé publique en RDC.
Il appartient donc à l’État de contrôler :
la qualité des produits ;
les circuits de fabrication ;
les lieux de vente ;
l’accès des mineurs ;
la publicité ;
les conditions sanitaires ;
et l’application effective des sanctions.
Ce n’est pas du moralisme.
C’est de la santé publique.
Le vide social devient une politique par défaut
Lorsqu’un jeune n’a ni emploi, ni formation, ni bibliothèque, ni terrain de sport, ni centre culturel, ni accompagnement vers l’entrepreneuriat, il ne reste pas dans un vide abstrait.
Quelque chose occupe cet espace.
La rue l’occupe.
Le débit de boissons l’occupe.
Les addictions peuvent l’occuper.
La violence peut l’occuper.
Le désespoir peut l’occuper.
L’illusion de l’argent facile peut l’occuper.
Et parfois même une spiritualité dévoyée peut lui faire croire que l’effort est inutile puisque tout viendra miraculeusement.
Ce n’est pas la religion qu’il faut accuser.
C’est l’absence d’une véritable politique d’encadrement humain.
L’État qui n’organise pas le temps social laisse d’autres forces l’organiser à sa place.
Une nation ne peut pas vivre uniquement de consommation
Voilà pourquoi la question de l’environnement social rejoint directement celle du modèle économique.
Un pays qui importe, consomme et revend mais produit insuffisamment finit par développer une culture qui valorise davantage la consommation que la création.
La Renaissance nationale doit renverser cette logique.
Il faut remettre au centre de la société :
l’école ;
le métier ;
l’entreprise ;
l’agriculture ;
l’industrie ;
la recherche ;
la technologie ;
l’artisanat ;
la culture ;
et le sport.
Il faut qu’un jeune puisse traverser une commune et rencontrer autre chose qu’un débit de boissons, une boutique de paris, une structure informelle ou un lieu sans projet éducatif.
Il doit aussi pouvoir rencontrer :
un atelier de mécanique ;
un centre informatique ;
une bibliothèque ;
une école technique ;
une maison de jeunes ;
un terrain multisports ;
un espace culturel ;
un centre d’apprentissage ;
un incubateur ;
une coopérative productive.
Voilà ce qu’est une politique publique.
L’État doit organiser les bonnes incitations
On demande souvent au Congolais de changer de mentalité.
Mais il faut également poser une question plus exigeante aux dirigeants :
quel comportement l’État récompense-t-il réellement ?
Si le travail ne permet pas de progresser mais que les réseaux le permettent, les réseaux gagnent.
Si le mérite ne compte pas mais que la proximité compte, le mérite recule.
Si la production est plus difficile que la spéculation, la production est découragée.
Si le désordre n’est jamais sanctionné, le désordre devient une norme.
Voilà pourquoi la révolution mentale ne peut pas concerner uniquement le citoyen.
Elle doit commencer aussi par l’État.
Il ne suffit pas de demander au peuple de changer de mentalité. Il faut construire une République qui récompense la bonne mentalité.
Organiser une véritable politique de l’environnement social
La RDC a besoin d’une politique publique transversale qui relie urbanisme, jeunesse, santé, emploi, sport, culture, éducation, commerce, sécurité et vie communautaire.
Chaque commune devrait disposer progressivement d’un plan indiquant :
les équipements scolaires ;
les infrastructures sanitaires ;
les centres de formation professionnelle ;
les espaces sportifs ;
les bibliothèques ;
les maisons de culture ;
les espaces verts ;
les zones commerciales ;
les lieux de culte ;
et les activités nocturnes autorisées.
Il faut sortir du développement anarchique.
Une grande capitale comme Kinshasa ne peut continuer à grandir sans penser l’organisation du temps, du bruit, du travail, des loisirs et de la mobilité.
Ce n’est pas un luxe.
C’est de la gouvernance.
Aux communautés religieuses : devenir davantage encore des partenaires de production sociale
Les Églises et communautés religieuses peuvent elles-mêmes contribuer au changement.
Certaines le font déjà.
Mais leur rôle social peut être considérablement renforcé.
Une communauté religieuse disposant de milliers de fidèles peut aussi créer :
une école professionnelle ;
un centre de santé ;
une coopérative agricole ;
une bibliothèque ;
un atelier pour jeunes ;
un programme d’alphabétisation ;
un centre de désintoxication ;
ou un incubateur de petits entrepreneurs.
La foi et le développement ne sont pas incompatibles.
Au contraire, une foi qui valorise le travail, la responsabilité, la dignité et la solidarité peut devenir une force de transformation nationale.
Aux dirigeants : gouverner, c’est aussi organiser les comportements collectifs
Nous devons sortir de cette conception minimale du pouvoir selon laquelle gouverner consisterait uniquement à nommer, administrer, communiquer et réagir aux crises.
Gouverner, c’est également organiser la société.
C’est prévoir.
C’est protéger.
C’est créer des alternatives.
C’est orienter les investissements publics.
C’est déterminer ce que les quartiers offrent à leurs enfants.
C’est construire les institutions qui transforment le temps disponible en compétence, la jeunesse en force productive et la population en capital humain.
Voilà pourquoi la crise congolaise est aussi une crise de l’environnement social.
Une interpellation nationale
Le moment est venu de poser quelques questions simples à nos responsables publics :
Pourquoi est-il parfois plus facile d’ouvrir un débit de boissons que de créer un centre professionnel ?
Pourquoi certaines communes disposent-elles de centaines de lieux d’activités diverses mais presque d’aucune bibliothèque publique digne de ce nom ?
Pourquoi les infrastructures sportives accessibles aux jeunes restent-elles aussi insuffisantes ?
Pourquoi les normes de nuisance sonore sont-elles si peu appliquées ?
Pourquoi les boissons dangereuses peuvent-elles continuer à circuler malgré les alertes ?
Pourquoi l’encadrement de la jeunesse intervient-il souvent après la délinquance plutôt qu’avant ?
Pourquoi consacrons-nous davantage d’énergie à gérer les conséquences du désordre qu’à construire les conditions de l’ordre ?
Ce sont des questions de gouvernement.
Ce sont des questions de civilisation.
Ce sont des questions d’avenir.
Conclusion — Reconstruire l’environnement qui produit le citoyen
La Renaissance nationale ne consiste pas seulement à changer les institutions.
Elle consiste à transformer l’environnement dans lequel naissent les comportements.
Si nous voulons des citoyens travailleurs, il faut créer un environnement qui valorise le travail.
Si nous voulons une jeunesse productive, il faut lui offrir des lieux où apprendre et produire.
Si nous voulons une population en meilleure santé, il faut contrôler les produits qui la mettent en danger.
Si nous voulons une nation cultivée, il faut multiplier les lieux de savoir.
Si nous voulons une société responsable, l’État doit d’abord redevenir responsable.
La grande question n’est donc plus seulement :
« Que doit faire le citoyen pour le Congo ? »
Elle doit devenir également :
« Quel environnement le Congo organise-t-il pour permettre au citoyen de devenir meilleur ? »
C’est là que commence la véritable refondation.
Refonder l’État, ce n’est pas seulement modifier ses institutions. C’est organiser la société pour que l’intelligence remplace l’ignorance, que le travail supplante l’attentisme, que la production remplace la dépendance, que la culture repousse le vide et que la responsabilité redevienne la norme.
Voilà le grand virage.
Voilà l’urgence.
Voilà également l’une des conditions de la Renaissance nationale.
Moussa Kalema Sangolo-zaku
Président National du PVR
Membre du Bureau Politique
Du FCC