Alors que la République démocratique du Congo demeure confrontée à une grave crise sécuritaire, humanitaire, politique et institutionnelle, le débat sur la responsabilité du pouvoir, la gouvernance de la défense et les conditions d’un véritable dialogue national revient au centre de l’actualité. Entre perte de contrôle de certaines zones du territoire, persistance des groupes armés, déplacements massifs de populations, tensions politiques et contestations autour du processus de dialogue, une question s’impose : comment sortir durablement de l’engrenage de la crise ? Cette réflexion plaide pour une décrispation politique réelle, un dialogue inclusif de toutes les forces significatives du pays et une refondation de l’État autour de la souveraineté, de la justice, de la stratégie et de la durée.
Tribune de la conscience nationale
Par Moussa Kalema Sangolo-Zaku, Président National du PVR, Membre du Barreau Politique du FCC
RDC : SORTIR DE L’ENGRENAGE DE LA CRISE PAR UN DIALOGUE NATIONAL DES VÉRITÉS
Le temps n’est plus aux consultations interminables et budgétivores : il est à la responsabilité nationale
La République démocratique du Congo traverse une période d’une gravité exceptionnelle.
La question essentielle n’est plus de savoir à qui incombe, à lui seul, l’ensemble des responsabilités accumulées depuis plusieurs décennies. Elle est de déterminer comment arrêter la dégradation de la sécurité nationale, restaurer l’autorité de l’État, reconstruire la confiance entre Congolais et empêcher que les fractures politiques, militaires, sociales et communautaires ne deviennent irréversibles.
Le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, exerce depuis janvier 2019 les responsabilités constitutionnelles qui sont les siennes. L’article 69 de la Constitution fait notamment du Chef de l’État le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et de la souveraineté nationale.
C’est donc légitimement que l’action de l’État en matière de défense, de sécurité et de préservation du territoire doit aujourd’hui faire l’objet d’un examen rigoureux.
I. DIRE L’HISTOIRE AVEC EXACTITUDE
Il serait historiquement excessif d’affirmer que la RDC remise au nouveau pouvoir en janvier 2019 était totalement pacifiée.
L’Est demeurait affecté par plusieurs groupes armés, par des violences communautaires et par une insécurité chronique. Le Conseil de sécurité des Nations unies constatait encore en 2018 une activité importante des groupes armés et de violences contre les populations civiles. (ONU Press)
Mais une autre réalité doit également être rappelée : le M23 avait subi une défaite militaire majeure en 2013 et n’exerçait plus alors le contrôle territorial qu’il possède aujourd’hui. Sa nouvelle offensive armée a véritablement repris à partir de novembre 2021. Bunagana est tombée en juin 2022 avant que le mouvement ne poursuive son expansion. (ACLED)
C’est donc sur une comparaison sérieuse entre la situation héritée, les décisions prises depuis 2019 et les résultats obtenus que doit porter le débat national.
Il ne s’agit ni d’idéaliser le passé ni d’absoudre les responsabilités antérieures.
Il s’agit de regarder la situation présente en face.
II. UNE CRISE DE SOUVERAINETÉ QUI NE PEUT PLUS ÊTRE BANALISÉE
Aujourd’hui, la RDC demeure confrontée à une crise sécuritaire et humanitaire majeure.
Une partie du territoire national a échappé ou échappe encore à l’administration effective du Gouvernement, tandis que l’AFC/M23 s’est doté, dans plusieurs zones sous son contrôle, de mécanismes d’administration et de commandement.
Des forces étrangères, selon des statuts et des circonstances différents, ont été et certaines y sont encore présentes sur le territoire congolais : les unes dans le cadre d’accords conclus avec Kinshasa, d’autres dénoncées par la RDC comme intervenant sans son consentement.
Parallèlement, la population congolaise paie un tribut considérable.
Les données humanitaires disponibles pour 2026 font état d’environ 5,8 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays et de plus de 1,2 million de réfugiés congolais vivant dans d’autres pays africains. Le nombre de déplacés internes avait dépassé sept millions en 2025. (Protection Civile Européenne)
Aucune République ne peut s’habituer à de tels chiffres.
Aucun gouvernement sérieux ne devrait considérer comme normale la perte durable du contrôle effectif d’une partie de son territoire.
III. LE RETOUR DU M23 IMPOSE AUSSI UNE EXPLICATION NATIONALE
Il existe également un épisode qui mérite d’être clarifié devant la Nation.
Amnesty International a documenté qu’en novembre 2019 un haut responsable de la Présidence avait écrit aux juridictions congolaises afin de demander la suspension de mandats d’arrêt visant d’anciens responsables du M23 soupçonnés de graves violations des droits humains durant la rébellion de 2012-2013. (Amnesty International)
Cet épisode ne permet pas, à lui seul, d’établir un lien causal avec la guerre actuelle.
Mais, compte tenu de la résurgence ultérieure du M23, il justifie une clarification historique et politique complète.
Quels contacts furent établis ?
Quels engagements furent envisagés ?
Quelles concessions furent discutées ?
Quelles garanties furent données ?
Pourquoi le processus échoua-t-il ?
Et quelles conséquences cet échec a-t-il éventuellement produites ?
Sur ces questions, la République gagnerait à disposer d’une vérité documentée plutôt que de récits contradictoires.
IV. LA DÉFENSE NATIONALE EXIGE AUSSI LA TRANSPARENCE
La guerre impose naturellement des secrets militaires.
Mais le secret-défense ne peut devenir une justification générale soustrayant toute dépense militaire à la responsabilité publique.
Lorsqu’une Nation consacre des sommes considérables à la défense, elle doit pouvoir vérifier, par des mécanismes institutionnels protégés, que l’argent public sert réellement à équiper les FARDC, nourrir les troupes, assurer leur solde, soigner les blessés, améliorer le renseignement, acquérir les matériels nécessaires et renforcer durablement les capacités nationales.
Les accusations concernant des surfacturations, des intermédiaires privés, des acquisitions militaires opaques ou des contrats conclus avec des sociétés de sécurité ne doivent être ni transformées automatiquement en vérités établies, ni simplement balayées.
Elles doivent faire l’objet d’un contrôle institutionnel indépendant.
La meilleure réponse au soupçon demeure la traçabilité.
La meilleure réponse aux accusations demeure l’audit.
Et la meilleure protection du secret-défense consiste précisément à confier ce contrôle à des institutions habilitées plutôt qu’à laisser se développer rumeurs et soupçons.
V. LA CRISE EST AUSSI POLITIQUE, SOCIALE ET INSTITUTIONNELLE
La sécurité militaire n’épuise pas la question congolaise.
Le chômage, la pauvreté, la faiblesse des infrastructures, la corruption, le tribalisme, le népotisme, les mensonges, le cultes de personnalités, les détournements présumés de fonds publics, la fragilité de nombreuses entreprises publiques, l’insécurité urbaine, l’insalubrité chronique, les embouteillages interminables, les injures publiques et les tensions communautaires alimentent une crise de confiance entre gouvernés et gouvernants.
Cette crise rend encore plus dangereuse la multiplication de groupes de jeunes à caractère violent ou paramilitaire associés, à tort ou à raison, à des acteurs et des partis politiques.
Dans une République, la coercition légitime doit appartenir aux institutions prévues par la Constitution et par la loi.
Ni la majorité, ni l’opposition, ni un parti politique, ni une personnalité privée ne devraient disposer de milices.
Ce principe doit être appliqué sans distinction politique.
VI. LA QUESTION CONSTITUTIONNELLE NE DOIT PAS DEVENIR UNE CRISE SUPPLÉMENTAIRE
La Constitution actuellement en vigueur est explicite.
Son article 70 dispose que le Président de la République est élu pour cinq ans, avec possibilité d’un seul renouvellement.
Plus important encore, son article 220 dispose que le nombre et la durée des mandats du Président de la République ne peuvent faire l’objet d’aucune révision constitutionnelle.
Dans un pays confronté simultanément à la guerre, aux déplacements massifs de populations, aux tensions politiques, à l’exile des acteurs politiques majeurs de l’opposition et aux difficultés sociales, toute controverse autour des règles de succession au pouvoir devrait donc être abordée avec une prudence particulière et dans le strict respect de l’ordre constitutionnel.
L’échéance présidentielle prévue en 2028 appartient au fonctionnement normal des institutions.
Le débat politique sur le bilan du pouvoir devra alors être tranché par les citoyens dans le cadre constitutionnel.
VII. LE DIALOGUE NATIONAL ANNONCÉ CONSTITUE UNE OCCASION — À CONDITION QU’IL SOIT CRÉDIBLE
Le Président Tshisekedi a annoncé le 27 août 2026 un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ».
Le 13 septembre, une ordonnance a institué un comité d’organisation préliminaire placé sous l’autorité du Président de la République. Celui-ci doit notamment préparer une commission appelée à conduire le processus. (Présidence de la RDC)
Le Chef de l’État a également annoncé des consultations dans les 26 provinces avant les assises nationales. (ACP)
Cette méthode est défendue par le pouvoir comme une manière d’associer les différentes composantes du pays.
Elle est cependant contestée par certains acteurs politiques et de la société civile qui estiment qu’un dialogue destiné à régler une crise impliquant plusieurs parties ne devrait pas être préparé et contrôlé par une seule d’entre elles. (Radio Okapi)
C’est précisément cette divergence qu’il faut résoudre.
Les consultations provinciales peuvent recueillir des préoccupations utiles.
Mais elles ne devraient pas devenir un substitut au règlement politique de la crise nationale.
VIII. PASSER DES CONSULTATIONS À UNE TABLE RÉELLEMENT INCLUSIVE
La question n’est donc pas d’abandonner nécessairement toute consultation populaire.
Elle est d’éviter que la consultation ne retarde indéfiniment le véritable dialogue.
Le moment paraît venu de réunir autour d’une même architecture politique :
le pouvoir et sa majorité ;
les différentes composantes de l’opposition ;
les plateformes politiques significatives ;
la société civile ;
les confessions religieuses, notamment les structures disposant d’une expérience de médiation ;
les représentants des femmes et des jeunes ;
les organisations professionnelles ;
les autorités coutumières ;
les représentants des provinces ;
la diaspora ;
ainsi que les parties directement impliquées dans la crise sécuritaire, selon des modalités compatibles avec la souveraineté nationale, la Constitution, les engagements internationaux de la RDC et les impératifs de justice.
Un dialogue n’a de sens que lorsque ceux qui ne sont pas d’accord peuvent effectivement s’y parler.
IX. AVANT LE DIALOGUE : UNE DÉCRISPATION VÉRIFIABLE
Pour donner à ce dialogue une chance de réussir, plusieurs mesures préalables pourraient être envisagées.
1. Régulariser immédiatement toutes les situations de détention politiquement sensibles.
Les cas d’Aubin Minaku et Emmanuel Ramazani Shadary sont particulièrement préoccupants sur le plan procédural.
Des sources ont rapporté qu’ils avaient passé plus de 200 jours en détention avant que leur dossier ne soit transféré à l’Auditorat militaire général. (Radio Okapi)
Leurs avocats ont également dénoncé pendant plusieurs mois l’absence de procès et les restrictions d’accès à leurs clients. Ces déclarations sont celles de la défense et doivent être présentées comme telles. (Cable.CD)
L’État devrait donc soit présenter rapidement chaque détenu devant l’autorité judiciaire compétente avec des charges précises et les garanties normales de défense, soit mettre fin à toute détention dépourvue d’un fondement juridique suffisant.
Le même principe doit s’appliquer à Dunia Kilanga et à toute autre personne se trouvant dans une situation comparable.
1. Garantir l’accès immédiat aux avocats, aux familles et aux soins.
La sûreté individuelle ne doit pas dépendre des appartenances politiques.
1. Publier ou notifier clairement les chefs d’accusation.
Une personne ne devrait pas rester pendant des mois dans l’incertitude quant aux faits qui lui sont reprochés.
1. Procéder à un examen indépendant des dossiers pouvant être perçus comme politiquement sensibles.
L’objectif ne serait pas d’accorder une immunité générale aux responsables politiques mais de séparer clairement l’action judiciaire de la compétition politique.
1. Concernant Joseph Kabila, rechercher une solution strictement juridique.
La Haute Cour militaire l’a condamné par contumace à mort le 30 septembre 2025 pour plusieurs infractions prétendues graves. (Actualite.cd)
Cette décision est contestée par ses soutiens, notamment quant à la procédure et aux garanties du procès. (Actualite.cd)
La décrispation ne devrait donc pas prendre la forme d’une instruction politique donnée aux juges.
Elle pourrait consister à permettre l’exercice effectif de toutes les voies de droit disponibles, un réexamen contradictoire lorsque la législation le permet, l’accès intégral de la défense au dossier et le respect des garanties d’un procès équitable.
1. Garantir les libertés publiques.
Le droit de réunion, la liberté de la presse, la liberté d’opinion et l’activité légale des partis devraient être protégés aussi bien pour la majorité que pour l’opposition.
1. Désarmer et dissoudre tout groupe politique à caractère paramilitaire, quelle que soit son appartenance.
Cette mesure devrait être générale, impartiale et conduite dans le respect de la loi.
1. Mettre en place un mécanisme indépendant de contrôle des dépenses militaires.
Ce contrôle pourrait s’effectuer sous confidentialité pour les éléments relevant effectivement du secret-défense, tout en permettant de vérifier la régularité des marchés, des acquisitions et des paiements.
X. LE DIALOGUE NE DOIT ÊTRE NI UNE CAPITULATION NI UN PARTAGE DES POSTES
Le dialogue souhaitable ne devrait servir ni à effacer les institutions existantes, ni à distribuer des fonctions politiques, ni à soustraire quiconque à la justice.
Il devrait répondre à des questions beaucoup plus profondes :
Pourquoi l’État congolais reste-t-il vulnérable malgré l’immensité de ses ressources ?
Pourquoi l’armée peine-t-elle à imposer durablement la souveraineté nationale ?
Comment mettre fin aux économies de guerre ?
Comment restaurer une justice crédible ?
Comment reconstruire une administration professionnelle ?
Comment organiser un État capable d’anticiper plutôt que de subir ?
Comment réconcilier les communautés ?
Comment protéger les ressources stratégiques ?
Comment reconstruire la confiance dans les élections et les institutions ?
Et surtout :
quel État voulons-nous construire pour les prochaines générations ?
XI. PASSER DE LA GESTION DE CRISE À LA REFONDATION
La véritable question congolaise dépasse désormais les hommes.
Elle concerne la nature même de l’État.
La RDC doit sortir d’un modèle où chaque crise entraîne improvisation, arrangement politique, intervention étrangère ou nouvelle négociation.
Elle doit construire progressivement un État souverain, capable de défendre son territoire et de décider librement de ses partenariats ;
un État juste, où la loi protège autant le citoyen ordinaire que le responsable politique ;
un État stratège, capable de planifier sa sécurité, son économie, son territoire et son avenir ;
un État travailleur, où la richesse nationale provient de la production et où le travail retrouve sa dignité ;
et un État durable, pensé au-delà des gouvernements et des mandats.
CONCLUSION : LE MOMENT DE LA VÉRITÉ
Monsieur le Président de la République,
la gravité de la situation impose davantage qu’une succession de consultations.
Elle appelle une initiative susceptible de restaurer la confiance.
L’histoire retiendra les responsabilités de chacun, celles du passé comme celles du présent.
Mais l’urgence est maintenant d’empêcher que la crise sécuritaire ne devienne une crise irréversible de l’État lui-même.
Vous avez annoncé un dialogue national.
Il importe désormais d’en faire un dialogue auquel les Congolais puissent croire.
Un dialogue où le pouvoir n’est pas seul à définir les règles.
Un dialogue où l’opposition ne vient pas uniquement réclamer des fonctions.
Un dialogue où aucune communauté n’est marginalisée.
Un dialogue où les questions qui dérangent peuvent être posées.
Un dialogue où les responsabilités peuvent être examinées.
Un dialogue qui ne remplace ni la Constitution ni la justice.
Un dialogue qui prépare une République capable de survivre aux hommes qui la dirigent.
La RDC dispose encore des ressources humaines, territoriales, économiques et culturelles nécessaires pour modifier sa trajectoire.
Mais aucune renaissance nationale ne sera possible sans vérité.
Aucune refondation ne sera durable sans justice.
Aucune cohésion ne naîtra de l’exclusion.
Et aucune souveraineté ne pourra être restaurée durablement sans un État suffisamment organisé pour la défendre.
Le temps devrait donc être moins celui des manœuvres et des calculs politiques que celui d’une rencontre nationale sérieuse, contradictoire et inclusive autour de l’avenir de la République.
C’est à cette condition que le dialogue annoncé pourra dépasser les circonstances du moment et devenir le commencement d’une véritable refondation nationale.
MKS