La Chambre de commerce, d’industrie et de services de la République démocratique du Congo (CCIS-RDC) a organisé, vendredi 18 septembre à Kinshasa, une rencontre consacrée à la valorisation des femmes commerçantes et aux perspectives de développement de l’économie de proximité. Au centre des échanges : le projet Proxis-Marché Péné Péné, le Couloir vert Kivu-Kinshasa, l’accès au financement et la nécessité de diversifier l’économie congolaise. La rencontre a également servi de cadre à la dédicace du trophée Africa Next Awards 2026 reçu à Paris par le président de la CCIS-RDC, Jean-Robert Isifua.
Les femmes commerçantes occupent une place importante dans l’approvisionnement quotidien des ménages congolais. Pourtant, beaucoup continuent d’exercer dans des conditions difficiles, avec un accès limité aux infrastructures, au financement et à des circuits de distribution structurés.
C’est dans ce contexte que la CCIS-RDC entend promouvoir Proxis-Marché Péné Péné, un projet destiné à moderniser les circuits d’approvisionnement et de distribution et à offrir aux femmes commerçantes des espaces de travail mieux adaptés.
Paulin Zabudi : diversifier l’économie et replacer l’éthique au centre
Intervenant au cours de cette rencontre, l’économiste et professeur Paulin Zabudi a insisté sur la nécessité pour la RDC de sortir d’une forte dépendance à l’exploitation minière et de mieux valoriser la diversité de ses ressources.
« Nous avons entendu des discours percutants. J’ai suivi les images et c’est ça, l’essence du développement pour notre pays. La nécessité a été évoquée, et même l’interpellation sur nos devoirs économiques par rapport aux enjeux. Aujourd’hui, on considère les ressources d’un pays comme celles d’un autre pays. Certains parlent de la malédiction des ressources naturelles. Pourquoi ? Parce qu’il y a un paradoxe : vous avez tout, mais vous manquez de tout. », a-t-il déclaré.
Il a également évoqué le risque d’une concentration excessive de l’économie autour du secteur minier.
« On parle aussi de la maladie hollandaise, avec une attention très forte portée sur le secteur minier, alors que nous avons des ressources diversifiées qui peuvent changer le paradigme économique de notre pays. C’est pourquoi la Chambre de commerce est une chance, une nouvelle alternative pour que le pays se lance dans la diversification économique. », a-t-il poursuivi.

Pour l’économiste, cette transformation doit toutefois reposer sur une dimension morale. Il a ainsi développé le concept d’« économie de communion », qu’il présente autour de trois axes : l’exigence morale, le paradigme social et l’approche économico-entrepreneuriale.
« Entre un agent très intelligent, très habile et compétent, mais malhonnête, qui triche, qui vole et falsifie les états financiers, et un agent moins compétent mais honnête, lequel des deux préférez-vous maintenir et même encourager dans l’entreprise ? C’est celui qui est honnête, puisque j’ai la possibilité de le former. », a-t-il expliqué.
Paulin Zabudi estime ainsi que l’entreprise doit associer performance, justice sociale et responsabilité.
« L’économie de communion doit d’abord reposer sur l’aspect moral. Elle veut promouvoir des valeurs. La première, c’est la liberté. Nous voulons que les initiatives puissent naître, nous voulons la liberté des activités qu’on peut faire et nous voulons que ces activités se fassent d’une manière responsable. La valeur comme la justice sociale, que chacun puisse jouir de ce qui lui est dû. », a-t-il souligné.
Dans sa dimension sociale, cette approche suppose également une gestion plus participative.
« Personne ne peut aller loin seul. Si on veut aller loin, il faut aller avec les autres, le concours des autres, la collaboration des autres. (…) Pas des entrepreneurs bourreaux, pas des entrepreneurs canailleurs, pas des entrepreneurs catcheurs, pas des entrepreneurs écraseurs, mais des entrepreneurs qui s’ouvrent à la gestion participative. », a-t-il déclaré.
Enfin, l’économiste a plaidé pour que la rentabilité soit accompagnée d’un mécanisme de partage et d’investissement social.
« Toute personne qui fait le business cherche le profit. Mais ça, j’ajouterais en disant : efficacité dans la production et assurance dans la rentabilité. Produisez en quantité suffisante, produisez la qualité pour vous permettre d’avoir aussi une rentabilité qui répond à vos besoins. », a-t-il indiqué.
Il a résumé le rôle que pourrait jouer la Chambre autour de trois priorités : renforcement des capacités, accès au crédit et accès aux marchés.
« La Chambre va aider les entrepreneurs à renforcer leurs capacités, mais en même temps va aussi aider, deuxième C, c’est à appuyer les entrepreneurs par rapport aux possibilités de crédit et possibilités d’investissement. Et enfin, le troisième C, c’est le contrat de marché. La Chambre va faciliter les membres à accéder à des marchés. », a conclu Paulin Zabudi.
Jean-Robert Isifua dédie son trophée aux mamans commerçantes
Le président de la CCIS-RDC, Jean-Robert Isifua, a pour sa part expliqué avoir dédié aux femmes commerçantes le trophée reçu le 3 septembre 2026 à Paris lors des Africa Next Awards.
« Le 3 septembre dernier, cette plateforme a eu à remettre à 100 Africains les prix d’excellence. Parmi les lauréats, moi j’en faisais partie et donc j’ai pu bénéficier de cette distinction. Je n’étais pas le seul Congolais, on était quatre, et mon prix à moi, je l’ai dédié aux mamans femmes commerçantes. », a-t-il expliqué.

Cette décision s’inscrit dans la logique du projet Proxis-Marché Péné Péné porté par la Chambre.
« Ce projet entend moderniser et structurer toute la chaîne d’approvisionnement, mais également le circuit de distribution, tout en offrant aux mamans femmes commerçantes des lieux de travail appropriés, adéquats. », a-t-il précisé.
Jean-Robert Isifua considère ces femmes comme des actrices essentielles de l’économie nationale.
« Ce sont ces femmes commerçantes, nous les considérons comme des forces vives de la nation. Ce sont elles qui nourrissent toute la nation, qui nous permettent d’avoir le bien-être après le travail. », a-t-il déclaré.
Il a également insisté sur la nécessité d’intégrer les provinces de l’Est dans les perspectives économiques de la Chambre.
« Je ne connais pas un seul Congolais qui puisse penser congolais et ne pas penser à l’Est de notre pays. Ça fait partie intégrante de notre pays. Bien qu’il y ait la guerre, le Nord-Kivu, Goma et toutes ces villes qui sont occupées justement par la guerre d’agression, ça reste notre pays. Et donc quand nous avons nos projets, on ne peut pas les exclure, on doit les inclure également. », a-t-il affirmé.
Le ministère de l’Agriculture salue le rôle des commerçantes
Représentant le ministre d’État, ministre de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, l’intervenant du ministère a salué une initiative directement liée, selon lui, aux enjeux de sécurité alimentaire.
« La femme qui nourrit les Congolais, c’est la femme commerçante. Et comme nous le savons tous, l’agriculture, c’est pour nourrir. Sa finalité première, c’est la sécurité alimentaire. », a-t-il déclaré.
Il a rappelé que les commerçantes jouent un rôle essentiel entre les zones de production et les consommateurs, notamment dans le transport et la distribution des produits agricoles.
« Pour arriver à nourrir les Congolais, il faut évidemment des intervenants de toutes sortes, parmi lesquels les femmes commerçantes. Ces femmes jouent ce rôle à travers de multiples activités dont nous pouvons citer le transport de ces produits et la distribution de ces mêmes produits auprès des consommateurs. », a-t-il souligné.
Face aux difficultés auxquelles elles sont confrontées, le représentant du ministère estime que ces femmes doivent bénéficier d’un accompagnement accru.
« Ces femmes méritent, en dehors des honneurs, un soutien, un accompagnement et un encadrement. (…) Elles méritent un accompagnement, un encadrement et un appui financier et technique. », a-t-il insisté.
Il a également établi un lien entre cette initiative et le Couloir vert Kivu-Kinshasa, destiné notamment à faciliter l’acheminement des productions vers les grands centres de consommation.
« Lorsque l’autorité de l’État a créé ce qu’on appelle le Couloir vert, c’était en prévision que ces mamans commerçantes qui transportent des produits puissent faire parvenir les produits du Kivu, les produits du Katanga, les produits de l’Équateur à Kinshasa. Il faut ouvrir les voies pour permettre que les produits arrivent facilement. », a-t-il expliqué.
Le représentant du ministère a enfin évoqué les démarches engagées autour d’un mécanisme de financement agricole.
« Nous menons des plaidoyers, en défendant au niveau du Conseil des ministres, pour qu’il soit instauré en République démocratique du Congo ce qu’on appelle le Fonds national pour le développement de l’agriculture, FONADA, un programme, un fonds par lequel les mamans commerçantes pourront accéder facilement au financement de leurs activités commerciales sans beaucoup de difficultés. », a-t-il annoncé.
Rachid Agassim : « La réussite de ces mamans, c’est la réussite de la société congolaise »
L’ambassadeur du Maroc en RDC, Rachid Agassim, a également rendu hommage aux femmes commerçantes, qu’il considère comme une composante essentielle de la société congolaise.
« Cela fait maintenant dix ans que je suis à Kinshasa. Je peux dire que je suis devenu Congolais de cœur. (…) Nous observons la présence effective, la présence distinguée des mamans : des mamans qui travaillent, des mamans marchandes, des mamans maraîchères, des mamans combattantes, qui sont l’ossature de cette société. », a-t-il déclaré.

Le diplomate a salué le projet porté par la CCIS-RDC et souhaité sa concrétisation.
« Les projets qui sont portés par cette Chambre ne peuvent qu’apporter un grand plus pour les activités exercées par les mamans. Moi, en tant qu’ambassadeur, mon vœu pieux est de voir les marchés et de voir le projet de mon frère Jean-Robert se réaliser. Un jour, on va aller dans ce marché et voir les mamans à l’aise, exposer leurs produits, exposer leur savoir-faire. », a-t-il déclaré.
Il a enfin insisté sur le potentiel des productions locales et des ressources de la RDC.
« C’est un pays riche. D’abord, la richesse, c’est vous, les femmes et les hommes. C’est ça la première richesse de ce pays. Et ensuite, Dieu a été vraiment généreux avec ce pays. Vous avez un très beau pays, vous avez un pays riche. », a-t-il ajouté.
Fidel Songo