« Ce n’est pas une étoile qui est partie, mais c’est une constellation qui s’en va!», a lâché le Rapporteur du Bureau de l’Assemblée nationale, le Professeur Jacques Djoli Eseng’Ekeli, visiblement très ému, dans son vibrant hommage à l’endroit de celui qu’il considère comme son père spirituel et mentor, en l’occurrence, le Général Norbert Lilukia Bolongo, qui a rendu l’âme en France, Ie jeudi 25 juin 2026. C’est un Baobab qui est tombé.
Jacques Djoli qui fut à la fois son assistant à l’université, son aide de camp et conseiller, regrette la perte d’un géant, d’un homme extraordinaire qui incarnait un sens élevé de l’humanisme, l’excellence et la discipline. Ce grand esprit avait atteint le sommet militaire (Général d’Armée 4 étoiles), le sommet politique et le sommet scientifique.
Brève trajectoire d’un Baobab
Eu égard à son immense stature, le Général Norbert Likulia Bolongo a un parcours élogieux mais très étendu. Il a vu le jour à Basoko le 8 juillet 1939 dans l’actuelle province de la Tshopo. Il est recruté à la Force Publique au mois de juin 1958, peu avant l’indépendance du Congo.
Au plan académique, il avait suivi, en 1963, des cours à l’Ecole nationale de Droit et d’Administration (ENDA) dont le Recteur n’est autre qu’Etienne Tshisekedi. Il devint licencié en Droit. Il fut vice-président du Conseil d’administration de I’UNAZA (Université Nationale du Zaïre), une institution fondée par Mobutu qui regroupait en une seule entité les trois universités existantes du pays (Lovanium à Kinshasa, l’Université Officielle du Congo à Lubumbashi, et l’Université Libre du Congo à Kisangani).
Il a été professeur ordinaire et extraordinaire à l’Université de Kinshasa et auteur de plusieurs publications dont le monument du Droit pénal spécial utilisé en RDC jusqu’à ce jour. Sous sa plume, il y a également de nombreux ouvrages de référence sur le Droit pénal militaire, sur le droit comparé français, belge et congolais, sur le Droit et Sciences pénitentiaires, sur la criminologie, etc.
Au plan militaire, Norbert Likulia Bolongo avait atteint le niveau le plus élevé de l’Armée: Général d’Armée 4 étoiles. Sans être président de la République, il a été au sommet dans l’arène politique. Il a été Secrétaire d’Etat (Vice-ministre) à la Défense nationale et à la Sécurité du territoire, commissaire d’Etat (ministre) aux Affaires foncières, Vice-Premier ministre et ministre de la Défense nationale, Premier ministre durant la période la plus douloureuse du pays, Administrateur des Services des Renseignements.
Norbert Likulia Bolongo avait pour mission d’humaniser les services de renseignements. A cette époque, il avait fait de l’Administration Nationale de Documentation (AND) le Service National d’Intelligence et de Protection (SNIP). II s’agissait de la protection des personnes. Il a aussi été Auditeur Général des Forces armées.
C’est lui qui a donné de l’Auditorat Général sa consistance, ses lettres de noblesse et en a fait un corps respectueux dirigé par des docteurs en Droit. Parmi eux, le Professeur Akele, le Colonel Inkasha, le Major Fofe, le Colonel Nganzi, Ie Colonel Mpongo Bokako, Ngbanda (ex-DG de l’ISC), le Colonel Bongambo, le Capitaine Jacques Djoli Eseng’Ekeli et autres.
Rencontre la plus marquante
C’est en 1982 que le jeune étudiant Jacques Djoli Eseng’Ekeli inscrit à la Faculté de Droit de l’Université de Kinshasa, a rencontré pour la toute première fois le Professeur Norbert Likulia Bolongo qui dispensait le cours de Droit pénal spécial. C’est en ce moment-là qu’il avait adopté ce jeune brillant qui, plus tard, deviendra son assistant dans cette même Faculté.
Le Professeur Likulia avait coutume, chaque année, de viser un des jeunes étudiants qu’il attirait pour rejoindre la justice militaire. Durant cette période, sous l’instigation du Président Mobutu Sese Seko, Jacques Djoli et certains de ses collègues avaient fait le service militaire “ punitif” à Kotakoli dans le grand Equateur. Il en est sorti paracommando.
A son retour, le Général Likulia lui dira de considérer ce service militaire non pas comme une punition mais plutôt comme une chance. C’est ainsi qu’il convainc Jacques Djoli d’intégrer la justice militaire avec certains de ses collègues comme le Général Mokunto, le Général Alamba, Pengo, Kasongo, Kula Kasola, … D’autres jeunes issus des promotions ultérieures ont suivi, notamment le Général Likulia (neveu du défunt et actuel Auditeur Général des FARDC) qui fut stagiaire auprès de l’Officier Jacques Djoli.
Tensions entre “colombes” et “faucons”
A partir de 1990, la RD Congo, alors Zaïre, allait s’engager sur une transition la plus longue de son histoire. Deux camps s’opposaient. D’une part, les “colombes” proposait au Maréchal Mobutu le rapport de coopération avec l’opposition politique pour une transition démocratique consensuelle. Dans ce camp figuraient, entre autres, le Général Likulia Bolongo (Administrateur des Services de Renseignements), Maître Nimy Mayidika Ngimbi (ancien Conseiller spécial et Directeur de Cabinet du Président de la République).
Le général Likulia proposa au président Mobutu un “commerce de confidences” : négocier avec l’opposition politique, établir des relations de confiance. Ce qui débouchera à plusieurs nominations d’Etienne Tshisekedi wa Mulumba comme Premier ministre au terme des négociations (Palais de Marbre 1, Plais de Marbre 2, etc.). Likulia croyait donc que Mobutu pouvait sortir grand par la négociation et voulait que Tshisekedi le père devienne Premier ministre de la Transition après avoir fait une alliance avec le Maréchal Mobutu.
En face d’eux, il y avait les « faucons» dont Honoré N’Gbanda Nzambo, Kpama Baramooto, pour qui la répression constituait la voie la plus plausible pour mater l’opposition. Ces deux courants antagoniques vont graviter autour de Mobutu, mais c’est le camp le plus violent qui prendra le dessus. Aussi, Likulia et Nimy sont-ils remerciés, l’un fut nommé Ambassadeur à New-York, et l’autre à Genève (au système des Nations-Unies).
Ainsi, commença une traversée du désert de 1992 à 1996. Le président Mobutu se rend compte que le Général Likulia avait raison et le rappelle en 1996 pour exercer les fonctions de Vice-premier ministre, ministre de la Défense nationale. Le 11 avril 1997, il le nomme Premier ministre. C’était trop tard parce que les troupes de l’AFDL étaient en ce moment-là déjà aux portes de Kisangani (province du Haut-Zaïre). Aussi, lança-t-il le concept de « riposte foudroyante». Malheureusement, l’armée était fragilisée, l’outil totalement dépassé. A la chute du régime (mai 1997), il part en exil en France et revient dans son pays en 2 000.
Un humaniste hors du commun
Le Capitaine Jacques Djoli était avec le Général Likulia partout comme aide de camp, assistant, conseiller juridique et humanitaire, bref, plus proche collaborateur. Jusqu’à ce jour, il représente son père spirituel comme ancien Premier ministre dans les rencontres officielles.
« C’était un noble. Un officier qui avait le sens du devoir, de l’excellence et de la loyauté », témoigne son fils Jacques Djoli. Une anecdote relate même que le Général Likulia à Kinshasa se mettait toujours au garde-à-vous lors de ces échanges téléphoniques avec le Maréchal Mobutu qui se trouvait à Gbadolite.
Le Général d’Armée et Professeur ordinaire venait rendre visite au Capitaine et assistant dans son domicile du camp Motel Fikin à Lemba. Il faisait de même pour ses autres proches collaborateurs (Akele, Fofe, …). Quelle simplicité !
Le Général Norbert Likulia Bolongo avait un « sens extraordinaire de l’humain»
C’est un humaniste hors du commun. Le dernier Premier ministre et l’un des piliers du pouvoir militaire de Mobutu qui tire sa révérence à l’âge de 87 ans, mérite amplement des hommages dignes de son rang. Il a donc rendu son dernier commandement. Paix éternelle à l’âme de cette colombe.
James Mpunga Yende