ans le débat sur les relations entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, la vérité historique ne doit céder ni aux calculs politiques ni aux tentatives de récupération partisane. Pour Moussa Kalema Sangolo-Zaku, président national du PVR et membre du Bureau politique du FCC, il est essentiel de rétablir les faits face aux discours qui tendent à faire croire que la dénonciation de l’agression ou de l’implication rwandaise en RDC serait née avec l’accession de Félix Tshisekedi à la magistrature suprême, en janvier 2019. Des événements de 1998 aux déclarations de Joseph Kabila devant les Nations unies en 2001, jusqu’aux accusations portées contre Kigali lors de la crise du M23 en 2012, les archives attestent que cette question traverse plusieurs décennies de l’histoire congolaise. À travers cette tribune, Moussa Kalema appelle ses compatriotes, particulièrement les jeunes, à se réapproprier leur mémoire collective, à consulter les sources officielles et à refuser toute instrumentalisation de l’histoire nationale. Car, selon lui, la mémoire du Congo appartient aux Congolais, et aucun pouvoir, aucun parti ni aucun acteur politique ne peut s’arroger le droit de la réécrire à sa convenance.
TRIBUNE
RDC–RWANDA : L’HISTOIRE APPARTIENT À LA NATION, NUL N’A LE DROIT DE LA RÉÉCRIRE
L’Histoire n’est la propriété d’aucun régime
Il existe des débats politiques sur lesquels chacun peut avoir son appréciation. Mais il existe également des faits historiques, des dates, des discours officiels et des documents internationaux qui ne devraient pas être remodelés selon les nécessités du moment.
La relation entre la République démocratique du Congo et le Rwanda appartient précisément à cette seconde catégorie.
Elle est ancienne, douloureuse et extraordinairement complexe. Elle a connu des alliances, des ruptures, des rapprochements, des affrontements, des négociations et des tentatives de normalisation.
Cette complexité doit être reconnue.
Ainsi, prétendre que Joseph Kabila aurait été simplement « anti-Rwanda » serait une simplification historique. Mais soutenir, à l’inverse, qu’avant Félix Tshisekedi les autorités congolaises n’avaient jamais osé désigner le Rwanda lorsqu’elles l’accusaient d’agression ou d’ingérence est tout aussi contraire aux archives.
Les faits doivent rester les faits.
1998 : une rupture historique
L’histoire contemporaine des rapports entre Kinshasa et Kigali ne commence évidemment pas en 2019.
Le Rwanda avait joué un rôle militaire déterminant dans la guerre de 1996-1997 qui conduisit l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir.
Mais cette alliance se brisa.
Le 27 juillet 1998, Laurent-Désiré Kabila annonça la fin de la présence militaire rwandaise en RDC et demanda aux militaires rwandais de rentrer dans leur pays.
Quelques jours plus tard éclatait la deuxième guerre du Congo.
À partir de cette rupture, la question de la présence et de l’intervention des armées étrangères — notamment rwandaise et ougandaise — devint l’une des questions centrales de la souveraineté congolaise.
On peut discuter des choix qui avaient précédé cette rupture. On peut interroger les alliances de 1996. On peut critiquer les responsabilités congolaises de cette époque.
Mais on ne peut supprimer 1998 de notre mémoire nationale simplement parce que cette date dérange certains récits politiques contemporains.
2001 : Joseph Kabila désignait déjà publiquement le Rwanda devant les Nations unies
Voici ensuite un document qui devrait suffire à mettre fin à une partie de la controverse.
Le 10 novembre 2001, devant l’Assemblée générale des Nations unies, le Président Joseph Kabila évoquait les Congolais comme victimes d’une guerre d’agression menée par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi.
Ce n’est ni un témoignage rapporté, ni une reconstruction politique vingt-cinq ans plus tard.
C’est une archive officielle des Nations unies. (ONU Presse)
On peut porter toutes les appréciations politiques que l’on veut sur les vingt-deux années de pouvoir de Laurent-Désiré puis Joseph Kabila.
Mais on ne peut raisonnablement soutenir que Joseph Kabila n’aurait jamais désigné le Rwanda.
L’archive existe.
Et lorsqu’une archive existe, elle doit avoir davantage de poids que notre appartenance politique.
2012 : le Rwanda est de nouveau explicitement mis en cause
L’histoire ne s’arrête pas à 2001.
Lors de la première crise du M23 en 2012, sous la présidence de Joseph Kabila, la République démocratique du Congo porta de nouveau devant les instances internationales des accusations explicites contre le Rwanda.
Et, cette fois encore, nous disposons des documents des Nations unies.
L’additif au rapport du Groupe d’experts transmis au Conseil de sécurité le 26 juin 2012 était expressément consacré aux violations de l’embargo sur les armes et du régime de sanctions imputées au gouvernement rwandais. (Bibliothèque Numérique des Nations Unies)
Le rapport final des experts alla plus loin : il indiquait que des responsables rwandais avaient soutenu le M23 et coordonné sa création ainsi que certaines de ses opérations militaires majeures. (Bibliothèque Numérique des Nations Unies)
En novembre 2012, après la prise de Goma, le représentant de la RDC demanda devant le Conseil de sécurité la condamnation des actes qu’il attribuait aux troupes rwandaises et leur retrait du territoire congolais. (ONU Presse)
En décembre de la même année, la diplomatie congolaise qualifiait devant le Conseil de sécurité le soutien rwandais au M23 d’acte d’agression, tandis que le Conseil condamnait tout soutien extérieur au mouvement et évoquait notamment des renforts militaires, des conseils tactiques et des fournitures de matériel. Le Rwanda contestait ces accusations et les conclusions des experts. (ONU Presse)
Voilà l’Histoire.
Elle peut être discutée.
Elle peut être complétée.
Mais elle ne peut être effacée.
La dénonciation du Rwanda n’est donc pas née en 2019
Cette chronologie permet d’établir une vérité extrêmement simple :
la dénonciation officielle par la République démocratique du Congo de l’implication ou de l’agression rwandaise est largement antérieure à l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir.
Cela ne diminue en rien les dénonciations formulées depuis par le Président Félix Tshisekedi contre le Rwanda.
Cela signifie simplement qu’il faut rendre à chaque période de notre histoire ce qui lui appartient.
Reconnaître que Joseph Kabila a publiquement accusé le Rwanda ne signifie pas devenir « kabiliste ».
Reconnaître les responsabilités ou les erreurs des régimes précédents ne signifie pas devenir partisan du régime actuel.
Dire qu’un fait historique a existé ne constitue pas une adhésion politique : c’est simplement respecter la vérité.
Attention également aux simplifications inverses
Nous devons appliquer à nous-mêmes la rigueur que nous exigeons des autres.
Il serait donc également excessif de transformer cette démonstration en affirmant que Joseph Kabila aurait toujours été « anti-Rwanda » et que Félix Tshisekedi aurait toujours été « pro-Rwanda ».
L’histoire des relations entre la RDC et le Rwanda est beaucoup plus complexe.
Les gouvernements successifs ont connu, selon les périodes, confrontation, négociation, coopération sécuritaire, rapprochement diplomatique et rupture.
Même en 2012, lorsque la RDC accusait frontalement Kigali de soutenir le M23, son représentant devant le Conseil de sécurité déclarait simultanément que Kinshasa restait ouvert au dialogue avec le Rwanda. (ONU Presse)
C’est précisément cette complexité que nous devons apprendre à regarder en face.
Car défendre la vérité historique signifie accepter également les faits qui ne confortent pas notre propre camp.
Le Rwanda ne peut devenir un instrument de règlement de comptes entre Congolais
Une autre dérive mérite alors notre attention.
La question rwandaise est trop grave pour devenir une simple arme de disqualification entre acteurs politiques congolais.
Lorsqu’un Congolais critique une politique gouvernementale, cela ne suffit pas à en faire un partisan du Rwanda.
Lorsqu’un autre soutient le gouvernement dans sa confrontation avec Kigali, cela ne lui confère pas davantage le monopole du patriotisme.
La souveraineté nationale appartient à tous les Congolais.
Notre histoire également.
Dans une République véritable, les divergences politiques doivent être combattues par les arguments, les faits, le droit et le suffrage — non par la distribution arbitraire de certificats de patriotisme ou de nationalité.
Interrogeons l’Histoire
Nous lançons donc une invitation très simple aux Congolais, particulièrement à notre jeunesse :
Interrogez l’Histoire.
Lisez.
Recherchez.
Regardez les archives.
Écoutez les discours dans leur intégralité.
Comparez les dates.
Confrontez les déclarations aux documents.
Ne laissez personne — pouvoir comme opposition — penser à votre place.
Nous ne sommes plus à une époque où quelques personnes pouvaient fabriquer tranquillement un récit et espérer qu’aucune archive ne réapparaisse.
Les discours prononcés devant les Nations unies existent.
Les rapports du Conseil de sécurité existent.
Les déclarations diplomatiques existent.
Les images existent.
Les documents existent.
Et progressivement, les archives numériques rendent cette mémoire accessible à une nouvelle génération.
Notre devoir n’est pas de réécrire l’Histoire, mais de la transmettre
La République démocratique du Congo souffre déjà suffisamment de ses divisions pour que nous lui ajoutions une guerre permanente contre sa propre mémoire.
Notre pays a besoin d’une mémoire nationale qui ne soit ni mobutiste, ni kabiliste, ni tshisekediste.
Il a besoin d’une mémoire congolaise.
Une mémoire capable de reconnaître les erreurs de Mobutu sans effacer ce qu’il a construit.
Une mémoire capable d’examiner les responsabilités de Laurent-Désiré Kabila sans nier son rôle dans l’histoire nationale.
Une mémoire capable de critiquer Joseph Kabila sans lui attribuer ce qu’il n’a pas fait ni lui retirer ce que les archives démontrent qu’il a fait.
Une mémoire capable enfin d’apprécier les actes de Félix Tshisekedi sur leurs résultats et leurs conséquences, sans reconstruire tout ce qui l’a précédé pour donner l’impression que l’histoire de la souveraineté congolaise aurait commencé en janvier 2019.
C’est à cette condition que nous construirons une Nation consciente d’elle-même.
Car un peuple auquel on apprend une histoire déformée finit par ne plus comprendre son présent.
Et un peuple qui ne comprend plus son passé devient vulnérable à toutes les manipulations du présent.
Voilà pourquoi notre principe restera désormais celui-ci :
L’Histoire appartient à la Nation.
Elle ne peut être ni la propriété d’un régime, ni l’instrument d’un parti, ni la victime des nécessités politiques du moment.
Et notre règle doit être tout aussi simple :
Ne rien retrancher à l’Histoire.
Ne rien lui ajouter.
Établir les faits.
Les dater.
Les confronter aux archives.
Et laisser ensuite chaque Congolais exercer librement son jugement.
Moussa Kalema Sangolo-Zaku
Président National du PVR
Membre du Bureau Politique du FCC