À force de vouloir plaire au Prince, certains anciens serviteurs de l’État finissent par renier les principes qu’ils étaient censés défendre. En qualifiant d’« ennemis du Congo » tous ceux qui s’opposent à la révision constitutionnelle, Léonard She Okitundu abandonne la hauteur d’un homme d’État pour les facilités de l’activisme politique. En tout cas, c’est ce que pense Moussa Kalema, président national du parti des vertus républicaines. Dans une République fragilisée par la guerre, poursuit-il, la corruption, les divisions et l’affaiblissement des institutions, la priorité n’est pas de modifier les règles du jeu démocratique, mais de reconstruire l’État, restaurer la cohésion nationale et garantir l’intégrité du territoire.
TRIBUNE
LÉONARD SHE OKITUNDU OU LA FAILLITE DES ÉLITES : QUAND LES SERVITEURS DE L’ÉTAT DEVIENNENT LES AVOCATS DU POUVOIR
La République démocratique du Congo souffre moins d’un manque d’hommes politiques que d’une pénurie d’hommes d’État.
La différence est fondamentale. L’homme politique pense à la prochaine échéance électorale ; l’homme d’État pense aux prochaines générations. L’un sert des intérêts circonstanciels ; l’autre sert la Nation et ses institutions. L’un recherche les faveurs du pouvoir ; l’autre défend des principes même lorsqu’ils dérangent les puissants.
C’est précisément cette distinction qui interpelle lorsque Léonard She Okitundu affirme que ceux qui s’opposent à la révision constitutionnelle seraient de « véritables ennemis du Congo ».
Une telle déclaration surprend venant d’un homme qui a participé à presque toutes les grandes séquences diplomatiques et politiques de la RDC contemporaine. Diplomate de carrière, ancien ministre des Affaires étrangères, acteur privilégié des négociations nationales et internationales, il devrait être parmi les premiers à mesurer le poids des mots et les conséquences politiques de telles affirmations.
Car enfin, en quoi les opposants à la révision constitutionnelle sont-ils des ennemis du Congo ? M. She Okitundu ne le dit pas.
Dans toute démocratie digne de ce nom, s’opposer à une réforme constitutionnelle n’est ni un crime ni une trahison. C’est l’exercice normal d’un droit politique garanti par les principes républicains. Assimiler une opinion politique à une hostilité envers la Nation constitue une dangereuse dérive qui contribue davantage à radicaliser le débat public qu’à l’éclairer.
Les véritables ennemis de la République ne sont pas ceux qui défendent la Constitution.
Les véritables ennemis de la République sont ceux qui la violent quotidiennement, ceux qui l’instrumentalisent selon leurs intérêts du moment, ceux qui affaiblissent les institutions qu’ils ont pourtant juré de protéger.
Les véritables ennemis de la République sont ceux qui banalisent les atteintes à l’État de droit, ceux qui substituent la loyauté personnelle à la loyauté constitutionnelle, ceux qui privilégient les calculs de pouvoir aux impératifs de stabilité nationale.
Le débat sur la révision constitutionnelle intervient au pire moment de notre histoire récente.
Une partie importante du territoire national échappe encore au contrôle effectif de l’État. L’Est du pays demeure confronté à une guerre d’agression persistante. Des millions de compatriotes vivent dans la précarité, l’exil ou l’errance. Les institutions peinent à remplir leurs missions essentielles. La corruption demeure endémique. Le népotisme et le clientélisme minent la confiance des citoyens. Les fractures identitaires fragilisent davantage la cohésion nationale.
Dans ce contexte, quelle urgence nationale justifie l’ouverture d’un chantier constitutionnel aussi conflictuel ? La véritable urgence est ailleurs.
- Elle réside dans la restauration de l’autorité de l’État.
- Elle réside dans la réforme de l’armée, de la justice et des services de sécurité.
- Elle réside dans la reconquête de l’intégrité territoriale.
- Elle réside dans la reconstruction de la cohésion nationale.
- Elle réside dans la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance.
- Elle réside dans la construction d’une doctrine stratégique de l’État congolais capable d’assurer notre souveraineté politique, économique et sécuritaire.
Malheureusement, au lieu d’élever le débat, certaines élites choisissent d’attiser les tensions en distribuant les certificats de patriotisme aux uns et les brevets de trahison aux autres.
Ce n’est pas le rôle d’un ancien diplomate.
L’expérience et l’âge imposent normalement davantage de mesure, de profondeur et de sens de l’intérêt général. Un homme du parcours de Léonard She Okitundu devrait aujourd’hui consacrer son énergie à rapprocher les points de vue, à favoriser le dialogue national, à produire une réflexion doctrinale sur l’avenir de l’État congolais et à transmettre aux nouvelles générations les enseignements tirés de plusieurs décennies de pratique des affaires publiques.
La RDC n’a pas besoin de déclarations tapageuses.
- Elle a besoin de vision.
- Elle a besoin de sagesse.
- Elle a besoin d’une élite capable de penser le long terme.
L’histoire retiendra que l’UDPS est arrivée au pouvoir après près de quatre décennies de lutte politique menée au nom de la démocratie, des libertés publiques et de la dignité du citoyen. Beaucoup espéraient alors voir émerger un vaste chantier de reconstruction institutionnelle portant sur les causes profondes de la fragilité de l’État congolais : la politisation de l’administration, l’effondrement des services publics, la dépendance économique, la faiblesse de la justice, la vulnérabilité de l’appareil sécuritaire et la fragmentation de la communauté nationale.
Au lieu de cela, le débat public se trouve aujourd’hui capturé par des controverses constitutionnelles qui divisent davantage les Congolais.
Le Président de la République doit entendre ce message.
L’histoire politique africaine est remplie de dirigeants dont la trajectoire a été compromise par des révisions constitutionnelles mal inspirées et par les conseils d’une cour de courtisans plus préoccupés par leur avenir personnel que par celui de la Nation.
Les chasseurs de postes ministériels, les candidats aux mandats publics et les entrepreneurs politiques prospèrent toujours dans les périodes de réformes institutionnelles. Ils promettent au chef des victoires faciles mais laissent souvent derrière eux des crises durables.
Le Président gagnerait davantage à consolider son héritage par la restauration de l’État, la pacification du territoire national, la modernisation des institutions et le renforcement de l’unité nationale que par l’ouverture d’un débat constitutionnel dont les conséquences pourraient peser lourdement sur son avenir politique et sur la stabilité du pays.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’une nouvelle Constitution.
- Elle a besoin du respect de celle qui existe.
- Elle n’a pas besoin de nouvelles querelles institutionnelles.
- Elle a besoin d’un nouvel esprit républicain.
- Et surtout, elle a besoin d’hommes d’État capables de servir la Nation avant de servir le pouvoir.
Kinshasa le 09/06/2026
Moussa Kalema Sangolo-Zaku
Président National du Parti des Vertus Républicaines (PVR), Membre du Bureau Politique du FCC