Alors que les préparatifs d’un dialogue national se poursuivent en République démocratique du Congo, Moussa Kalema Sangolo-Zaku, président national du PVR et membre du Bureau politique du FCC, appelle Félix Tshisekedi à faire de ces assises un véritable cadre de vérité, de responsabilité et de refondation. Il plaide pour un processus inclusif réunissant le pouvoir, l’opposition, Joseph Kabila, l’AFC/M23, la société civile, les confessions religieuses, la diaspora et les autres forces vives du pays, tout en mettant en garde contre toute instrumentalisation du dialogue à des fins de prolongation du pouvoir ou de modification de la Constitution.
TRIBUNE
DIALOGUE NATIONAL : MONSIEUR LE PRÉSIDENT, NE MANQUEZ PAS UNE NOUVELLE FOIS LE RENDEZ-VOUS AVEC L’HISTOIRE
Ni dialogue de complaisance, ni partage de responsabilités, ni prolongation du pouvoir : la RDC a besoin d’une véritable conférence de vérité, de responsabilité et de refondation nationale
Les informations parues dans la presse ces derniers jours faisant état des préparatifs d’un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État » méritent toute l’attention des Congolais.
Selon les informations relayées par plusieurs médias, une réunion aurait notamment été organisée le 8 août autour du Président de la République, avec des représentants des confessions religieuses et certains de ses collaborateurs, afin d’examiner le format du futur dialogue et la création éventuelle d’une commission préparatoire.
Si cette volonté de dialogue constitue en elle-même une évolution que nous devons accueillir avec responsabilité, elle ne doit surtout pas déboucher sur une nouvelle occasion manquée.
La République démocratique du Congo n’a plus le luxe de multiplier les expériences politiques sans lendemain.
Elle n’a plus les moyens de financer des forums dont les conclusions seraient écrites d’avance.
Elle n’a surtout plus le temps d’organiser un dialogue entre personnes qui sont déjà d’accord entre elles pendant que ceux qui constituent précisément les parties essentielles de la crise seraient laissés à la porte.
Un dialogue dont on choisit à l’avance les interlocuteurs n’est pas un dialogue national
Un dialogue véritablement national ne peut être construit autour du seul pouvoir, de ses alliés et de quelques personnalités soigneusement sélectionnées.
Si l’objectif est réellement la paix, la cohésion nationale et la refondation de l’État, alors l’inclusivité ne peut pas être négociable.
Les réserves exprimées dans la presse concernant une éventuelle exclusion des forces politiques proches de l’ancien Président Joseph Kabila ou de l’AFC/M23 doivent donc être prises très au sérieux.
On peut être radicalement en désaccord avec eux.
On peut leur demander des comptes.
On peut contester leurs positions, leurs choix et leurs responsabilités.
Mais lorsqu’un pays traverse une crise aussi profonde que celle que connaît aujourd’hui la RDC, on ne résout pas les contradictions nationales en supprimant artificiellement de la table ceux avec lesquels existent précisément les contradictions.
Le dialogue n’est pas organisé entre amis.
Le dialogue devient nécessaire parce que des adversaires ne parviennent plus à résoudre leurs différends autrement.
C’est pourquoi les conditions exprimées par les différentes composantes de l’opposition, notamment le FCC, Sauvons la RDC, la C64 et d’autres forces politiques et sociales, doivent être examinées avec sérieux.
Il ne s’agit pas d’accorder des privilèges à qui que ce soit.
Il s’agit de donner au dialogue les conditions minimales de sa crédibilité.
La Nation doit connaître la vérité sur ce qui lui est arrivé
La crise congolaise ne commence pas aujourd’hui.
Elle ne peut donc pas être réduite à la recherche d’une formule politique permettant simplement de calmer momentanément les tensions.
Le peuple congolais a droit à des réponses.
Joseph Kabila doit pouvoir répondre aux accusations portées contre lui et expliquer devant la Nation sa lecture de la crise actuelle.
Corneille Nangaa doit expliquer pourquoi il a choisi la rébellion armée et comment il justifie cette rupture avec l’ordre républicain.
L’AFC/M23 doit répondre de ses choix, de ses alliances et de ses actes.
Mais le Président Félix Tshisekedi doit également répondre aux questions que soulèvent ses années de gouvernance.
Comment sommes-nous arrivés à cette situation ?
Comment un mouvement qui avait été militairement défait en 2013 a-t-il pu redevenir quelques années plus tard l’une des principales menaces contre l’intégrité territoriale de notre pays ?
Quelles décisions politiques, diplomatiques, militaires et stratégiques ont été prises depuis 2019 ?
Quelles erreurs ont été commises ?
Quelles responsabilités doivent être assumées ?
Pourquoi les relations entre Kinshasa et Kigali se sont-elles progressivement transformées après la période de rapprochement observée au début du mandat ?
Dans quelles conditions la RDC a-t-elle décidé d’adhérer à la Communauté d’Afrique de l’Est ?
Quels résultats stratégiques avons-nous obtenus des différentes initiatives diplomatiques et militaires engagées depuis lors ?
Ces questions ne doivent pas devenir des armes de règlement de comptes.
Elles doivent devenir les instruments permettant à la République de comprendre ses propres erreurs pour ne plus les reproduire.
La RDC n’a pas besoin d’un tribunal politique : elle a besoin d’une conférence de vérité nationale
Nous ne réclamons donc ni humiliation, ni revanche, ni chasse aux sorcières.
Nous ne voulons pas transformer le dialogue en procès de Félix Tshisekedi.
Nous ne voulons pas davantage en faire un tribunal destiné à réhabiliter Joseph Kabila, Corneille Nangaa ou qui que ce soit.
Nous voulons que chacun assume sa part de vérité devant la Nation.
Le pouvoir.
L’opposition.
Les anciens gouvernants.
Les mouvements politico-militaires.
La société civile.
Les confessions religieuses.
La diaspora.
Les intellectuels.
Les forces économiques.
Les représentants des femmes et de la jeunesse.
Car aucune refondation sérieuse ne pourra naître du mensonge, de l’amnésie ou de la sélection politique des responsabilités.
Après la vérité viendra le véritable travail : reconstruire la République
Le dialogue que nous appelons de nos vœux devra surtout regarder vers l’avenir.
Il devra aller beaucoup plus loin qu’un arrangement entre responsables politiques.
Car la crise congolaise est devenue une crise générale de l’État.
Nous devrons parler de notre armée.
Pourquoi demeure-t-elle fragile malgré les budgets, les réformes et les années de guerre ?
Nous devrons parler de notre justice.
Comment lui rendre son indépendance, son autorité et la confiance des citoyens ?
Nous devrons parler de notre administration publique, de la méritocratie et de la continuité de l’État.
Nous devrons parler de notre économie et de la contradiction scandaleuse entre l’immensité de nos richesses et la pauvreté persistante de notre population.
Nous devrons parler de nos mines, de nos terres, de nos forêts, de nos eaux et de la manière dont la République doit reprendre la maîtrise stratégique de ses ressources.
Nous devrons parler de notre diplomatie.
Nous devrons parler de la défense nationale.
Nous devrons parler de l’école, de l’université, de la science et de la technologie.
Nous devrons parler de la cohésion nationale, du tribalisme, du clientélisme et de la politisation excessive de l’administration.
Nous devrons parler de l’État de droit et de la restauration de la confiance dans les institutions
Nous devrons parler de l’État de droit.
Pas de l’État de droit comme slogan.
Pas de l’État de droit invoqué dans les discours et contredit par les pratiques.
Mais d’un véritable État de droit dans lequel la Constitution s’impose à tous, le pouvoir est limité par la loi, la justice est indépendante et aucun citoyen ne peut être persécuté en raison de ses opinions politiques.
Le dialogue devra examiner sans complaisance la question de l’indépendance de la justice, du respect des libertés publiques, des arrestations arbitraires, des conditions de détention, de la présomption d’innocence, de l’égalité devant la loi et de la protection effective des droits fondamentaux.
Il devra également poser une question devenue centrale :
« Comment faire en sorte que la justice cesse d’être perçue comme un instrument au service des rapports de force politiques ? »
La République ne pourra jamais être durablement pacifiée si une partie de la population estime que les institutions judiciaires sont utilisées pour neutraliser des adversaires, protéger les puissants ou régler des différends politiques.
La Renaissance nationale exige donc une justice forte, indépendante, professionnelle et accessible à tous.
Elle exige surtout que nul ne soit au-dessus de la loi et que nul ne soit placé en dehors de sa protection.
Nous devrons également parler de la Commission électorale et de la crédibilité des élections
La crise congolaise est aussi une crise de confiance dans les mécanismes de dévolution du pouvoir.
Nous devons donc parler de la Commission électorale nationale indépendante, de son mode de désignation, de sa composition, de son indépendance réelle, de sa transparence et de sa responsabilité devant la Nation.
Une République ne peut pas vivre durablement dans un cycle où chaque élection provoque contestations, suspicions, accusations de fraude, fractures politiques et tensions sociales.
Il faut sortir de ce cercle.
Le dialogue devra donc examiner la possibilité d’une réforme profonde de la gouvernance électorale, afin que les prochaines élections soient organisées par une institution véritablement indépendante, techniquement crédible et politiquement impartiale.
La désignation des membres de la Commission électorale ne doit plus apparaître comme une bataille pour le contrôle d’un arbitre avant même le début de la compétition.
L’arbitre électoral doit appartenir à la République, et non à une majorité, à une opposition, à une confession religieuse ou à un groupe d’intérêts.
Il faudra donc réfléchir à des mécanismes garantissant :
- une composition équilibrée et crédible de la Commission électorale ;
- une procédure transparente de désignation de ses animateurs ;
- des critères stricts de compétence, d’intégrité et d’indépendance ;
- un fichier électoral fiable et auditable ;
- une transparence totale dans la compilation et la publication des résultats ;
- un accès équitable des candidats et partis aux médias publics ;
- une justice électorale réellement indépendante ;
- la traçabilité du financement du processus électoral ;
- la publication des résultats bureau de vote par bureau de vote ;
- et des mécanismes de contrôle permettant à toutes les parties prenantes de vérifier la sincérité du scrutin.
Il faudra également poser clairement la question du calendrier électoral et du respect des échéances constitutionnelles.
Le dialogue national ne devra servir ni à retarder artificiellement les élections, ni à prolonger les mandats, ni à modifier les règles du jeu au bénéfice d’un camp.
Au contraire, il devra permettre de construire un consensus national suffisamment solide pour que l’alternance démocratique ne soit plus vécue comme une menace existentielle par ceux qui gouvernent ni comme une conquête impossible par ceux qui s’opposent.
Notre ambition est de construire une République où l’on peut perdre une élection sans perdre sa liberté, et gagner une élection sans devenir propriétaire de l’État
Voilà l’un des enjeux fondamentaux de la refondation.
Dans une démocratie mature, les institutions survivent aux dirigeants.
Les élections désignent temporairement des gouvernants ; elles ne donnent à personne la propriété de la République.
Le dialogue devra donc contribuer à reconstruire une culture démocratique fondée sur quatre principes simples :
Le pouvoir vient du peuple.
La Constitution limite le pouvoir.
Les élections permettent l’alternance.
La justice protège tous les citoyens.
C’est à cette condition que nous pourrons bâtir une République véritablement apaisée.
Une République dans laquelle la majorité gouverne sans écraser.
Une République dans laquelle l’opposition s’exprime sans être persécutée.
Une République dans laquelle l’alternance devient normale.
Une République dans laquelle les élections cessent d’être une source permanente de crise.
Une République dans laquelle l’État appartient à tous.
C’est également cela, la Renaissance nationale congolaise.
Nous devrons enfin répondre à la question fondamentale :
« Quel État voulons-nous transmettre aux générations qui viendront après nous ? »
C’est cela, la Renaissance nationale.
C’est cela, la véritable refondation de la République démocratique du Congo.
Monsieur le Président, ne confondez pas dialogue national et question constitutionnelle
Il faut également mettre fin à un amalgame extrêmement dangereux.
Le dialogue national ne doit pas servir de passerelle vers un changement de Constitution.
La loi relative à l’organisation du référendum constitue un dossier institutionnel particulier.
Le Président de la République vient lui-même d’en demander une nouvelle délibération au Parlement après les observations formulées autour de plusieurs de ses dispositions.
Que ce débat suive donc son cours constitutionnel et parlementaire.
Mais il ne doit pas être introduit subrepticement dans le dialogue national comme monnaie d’échange politique.
La cohésion nationale est une chose.
La paix est une chose.
La refondation de l’État est une chose.
La révision ou le changement de la Constitution en est une autre.
Les mélanger serait créer dès le départ les conditions de l’échec du dialogue.
La priorité immédiate doit être de sauver la République, de restaurer la paix, de reconstruire l’État et de réconcilier les Congolais.
La Constitution ne doit pas devenir l’otage d’un arrangement politique.
Nous ne voulons ni partage du gâteau ni prolongation du régime
Que les choses soient parfaitement claires.
Nous ne demandons pas un dialogue pour distribuer des ministères.
Nous ne demandons pas un dialogue pour négocier des postes.
Nous ne demandons pas un dialogue pour fabriquer une transition artificielle.
Nous ne demandons pas davantage un dialogue pour prolonger le mandat de qui que ce soit.
Et nous ne voulons pas d’un dialogue destiné à blanchir les responsabilités des uns et à charger celles des autres.
Nous voulons résoudre les problèmes de la République.
Nous voulons comprendre pourquoi notre État s’est fragilisé.
Nous voulons restaurer son autorité.
Nous voulons reconstruire une armée républicaine.
Nous voulons rétablir une justice indépendante.
Nous voulons restaurer une administration professionnelle.
Nous voulons organiser notre puissance économique.
Nous voulons reprendre la maîtrise de nos ressources.
Nous voulons reconstruire une diplomatie au service de l’intérêt national.
Nous voulons remettre la Nation au-dessus des individus, des partis, des coalitions et des ambitions personnelles.
Félix Tshisekedi n’a plus droit à une nouvelle erreur stratégique
Monsieur le Président de la République,
Le moment est grave.
Votre responsabilité historique est engagée.
Vous pouvez organiser un dialogue contrôlé, limité, confortable, dont seront exclus ceux dont la présence dérange.
Vous obtiendrez peut-être une réunion.
Vous obtiendrez peut-être un communiqué final.
Vous obtiendrez peut-être même quelques signatures.
Mais vous n’obtiendrez pas la réconciliation nationale.
Ou vous pouvez choisir une autre voie :
celle du courage politique.
Celle qui consiste à mettre autour de la même table ceux qui se combattent, ceux qui s’opposent et ceux qui ne se parlent plus.
Celle qui consiste à accepter que chacun parle et que chacun réponde.
Celle qui consiste à placer la République au-dessus de tous.
Le Président de la République ne doit pas craindre un véritable dialogue national.
Au contraire, il devrait être le premier à le vouloir.
Car ce dialogue ne doit consacrer ni la victoire de Félix Tshisekedi, ni celle de Joseph Kabila, ni celle de Corneille Nangaa, ni celle de l’opposition.
La seule victoire qui mérite d’être recherchée est celle de la République démocratique du Congo.
Nous sommes arrivés à un moment où chacun doit comprendre que personne ne sauvera seul ce pays.
Ni un homme.
Ni un parti.
Ni une coalition.
Ni une armée étrangère.
Ni une puissance extérieure.
La République sera sauvée par la reconstruction d’un consensus national autour de son existence, de sa souveraineté et de son avenir.
Voilà le dialogue que nous réclamons.
Un dialogue de vérité.
Un dialogue de responsabilité.
Un dialogue réellement inclusif.
Un dialogue de refondation.
Un dialogue pour la Renaissance nationale.
Et au-dessus de toutes nos divergences doit rester un seul serment :
« NE JAMAIS TRAHIR LA RDC. »
Moussa Kalema Sangolo-Zaku
Président National du PVR
Membre du Bureau Politique du FCC