Alors que l’AFC/M23 entreprend de structurer une administration dans les territoires sous son contrôle, notamment dans le secteur de la Justice et des Droits humains, Moussa Kalema Sangolo-Zaku alerte sur le risque d’un affaiblissement durable de l’autorité de l’État. Dans cette tribune, le président national du PVR appelle le chef de l’État à reprendre l’initiative, à engager un dialogue national de refondation et à restaurer la cohésion politique indispensable face à la crise sécuritaire qui frappe la République démocratique du Congo.
TRIBUNE
I. LE SIGNAL EST ROUGE : L’AFC/M23 COMMENCE À CONSTRUIRE UN ÉTAT PARALLÈLE
La nouvelle devrait faire trembler toutes les institutions de la République.
L’AFC/M23 ne se contente plus de combattre.
Elle administre.
Elle nomme.
Elle organise.
Elle structure.
Et désormais, elle entreprend de mettre en place une équipe chargée de la Justice et des Droits humains dans les espaces territoriaux qu’elle contrôle.
Voilà le véritable danger.
Lorsqu’une rébellion commence à organiser l’administration de la justice, elle ne cherche plus uniquement à contrôler militairement un territoire.
Elle cherche à institutionnaliser son contrôle.
Elle cherche à créer une réalité politique, administrative et judiciaire susceptible de s’installer dans la durée.
Et c’est précisément à cet instant que la République doit comprendre que la guerre n’est plus seulement une confrontation entre forces armées.
Elle devient une bataille pour la légitimité de l’État.
La question n’est donc plus seulement :
Qui contrôle le territoire ?
La question devient :
Qui exerce effectivement l’autorité publique sur les populations qui y vivent ?
Et cette question est autrement plus grave.
II. PENDANT QUE L’AFC/M23 ORGANISE, KINSHASA HÉSITE
Voilà le paradoxe qui devrait interpeller toute la classe politique congolaise.
Pendant que l’AFC/M23 avance dans son processus d’organisation territoriale, le pouvoir de Kinshasa continue à donner le sentiment d’être enfermé dans une succession de calculs politiques.
Le pays attend.
Les populations déplacées attendent.
Les militaires attendent.
Les familles endeuillées attendent.
Les provinces meurtries attendent.
L’opposition attend.
La société civile attend.
Les confessions religieuses attendent.
Les forces sociales attendent.
Et pendant que tout le monde attend, la réalité, elle, n’attend pas.
Elle avance.
Elle se consolide.
Elle crée des faits accomplis.
Depuis Bunagana, puis Goma et Bukavu, le pays a assisté à une évolution particulièrement préoccupante du rapport de force dans l’Est.
Bunagana est occupée depuis juin 2022.
Goma et Bukavu sont tombées au début de 2025.
Et aujourd’hui, l’AFC/M23 ne parle plus seulement le langage des armes.
Elle commence à parler celui de l’administration.
C’est cela qui doit provoquer le sursaut.
III. MONSIEUR LE PRÉSIDENT, VOUS NE POUVEZ PLUS ATTENDRE QUE WASHINGTON SAUVE LE CONGO
Il faut le dire avec respect, mais avec une totale franchise.
Le Congo ne peut pas sous-traiter indéfiniment sa souveraineté.
Washington peut aider.
Doha peut faciliter.
Paris peut accompagner.
Londres peut soutenir.
Les Nations unies peuvent intervenir diplomatiquement.
Les partenaires régionaux peuvent contribuer.
Mais aucune puissance étrangère ne viendra construire à notre place l’État congolais que nous sommes incapables de reconstruire nous-mêmes.
Aucune capitale étrangère ne peut remplacer durablement notre armée.
Aucune médiation étrangère ne peut restaurer à elle seule l’autorité de l’État dans nos provinces.
Aucun accord international ne peut faire naître, par magie, une armée nationale capable de défendre nos frontières.
Le Congo doit donc sortir de cette dangereuse illusion diplomatique :
notre souveraineté ne peut être garantie par procuration.
IV. LE PRÉSIDENT EST AUSSI LE COMMANDANT SUPRÊME DES FARDC
Monsieur le Président de la République,
Vous êtes le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect de la Constitution.
Vous êtes également le Commandant suprême des Forces armées.
Vous connaissez donc mieux que quiconque les forces et les faiblesses de notre appareil militaire.
Il faut avoir le courage de le dire :
une armée qui n’est pas suffisamment préparée, structurée, équipée, commandée et réformée ne peut pas être chargée seule de résoudre une crise stratégique de cette ampleur.
Et c’est précisément pourquoi il faut arrêter de penser uniquement à la prochaine bataille.
Il faut penser à l’armée de la République de demain.
Une armée républicaine.
Une armée professionnelle.
Une armée disciplinée.
Une armée apolitique.
Une armée véritablement nationale.
Une armée dont le seul parti est la République.
Une armée dont le seul commandement politique est celui des institutions constitutionnelles.
Une armée dont la mission fondamentale est de défendre chaque centimètre du territoire national et chaque citoyen qui y vit.
V. LE CONGO NE GAGNERA PAS CETTE GUERRE AVEC UNE NATION DIVISÉE
Voici l’autre vérité que personne ne devrait avoir peur de dire.
Une nation politiquement fracturée est militairement vulnérable.
Une nation dans laquelle l’opposition se sent persécutée.
Une nation dans laquelle la société civile se sent marginalisée.
Une nation dans laquelle les confessions religieuses demandent le dialogue.
Une nation dans laquelle les intellectuels alertent.
Une nation dans laquelle une partie de la population doute de ses institutions.
Une nation dans laquelle les crises politiques s’accumulent sur une crise sécuritaire.
Cette nation ne peut pas mobiliser toute son énergie contre une agression extérieure.
Parce qu’elle dépense une partie de ses forces à se combattre elle-même.
Et c’est là que se trouve peut-être l’une des plus grandes erreurs stratégiques du moment.
On ne gagne pas une guerre extérieure en ouvrant simultanément une guerre intérieure.
VI. LE DIALOGUE N’EST PLUS UNE OPTION : C’EST UNE ARME DE SOUVERAINETÉ
Monsieur le Président,
Il faut maintenant avoir le courage politique de faire ce que beaucoup vous demandent depuis longtemps : convoquer le Dialogue inclusif.
Mais pas un dialogue cosmétique.
Pas une conférence destinée à distribuer quelques fonctions.
Pas une négociation entre quelques chefs de partis.
Pas un arrangement de circonstance.
Nous parlons d’un véritable :
DIALOGUE DE LA RENAISSANCE ET DE LA REFONDATION DE LA NATION CONGOLAISE.
Un dialogue qui permettrait de mettre autour d’une même table :
Majorité et opposition ;
Confessions religieuses ;
Société civile ;
Universitaires et constitutionnalistes ;
Organisations de défense des droits humains ;
Représentants des provinces ;
Experts militaires et sécuritaires ;
Femmes et jeunesse ;
Forces économiques et sociales ;
Et toutes les forces politiques attachées à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale.
Le but ne serait pas de partager le pouvoir.
Le but serait de sauver la République.
VII. LE DIALOGUE DOIT ÊTRE CELUI DE LA REFONDATION
Il faut aller beaucoup plus loin qu’une simple discussion politique.
Il faut remettre à plat les fondations de la République.
Réformer l’armée.
Réformer les services de sécurité.
Renforcer l’indépendance de la justice.
Restaurer la confiance dans les institutions.
Garantir les libertés fondamentales.
Réhabiliter le Parlement dans sa fonction constitutionnelle.
Renforcer les mécanismes de contrôle démocratique.
Réorganiser l’administration territoriale.
Réfléchir à la reconstruction des territoires libérés.
Préparer le retour des déplacés.
Repenser la gouvernance des ressources naturelles.
Réconcilier les Congolais.
Et surtout :
Reconstruire un État capable de s’imposer sur l’ensemble de son territoire sans avoir besoin d’une médiation étrangère pour exercer ses prérogatives régaliennes.
VIII. LA QUESTION CONSTITUTIONNELLE NE PEUT PLUS ÊTRE TRAITÉE COMME UNE SIMPLE AFFAIRE DE MAJORITÉ
Il faut également regarder en face la crise politique intérieure.
La controverse autour de la réforme constitutionnelle et du référendum a profondément divisé le pays.
La Cour constitutionnelle a formulé des observations importantes concernant plusieurs dispositions du texte référendaire.
Dans un tel contexte, le pouvoir devrait privilégier l’apaisement, la transparence et la recherche du consensus, plutôt que donner le sentiment de vouloir avancer coûte que coûte.
Monsieur le Président,
Une Constitution ne se défend pas seulement contre ceux qui veulent la renverser.
Elle se défend également contre ceux qui pourraient être tentés de l’adapter aux circonstances politiques du moment.
Dans un pays en guerre, profondément divisé et territorialement meurtri, la priorité absolue devrait être de restaurer l’unité nationale et la confiance.
La réforme institutionnelle peut attendre.
La sauvegarde de la République, elle, n’attend pas.
IX. MONSIEUR LE PRÉSIDENT, RAPPELEZ-VOUS VOS PROPRES COMBATS
Il ne s’agit pas ici de refaire l’histoire pour accabler un homme.
Mais la politique est aussi une mémoire.
Lorsque vous étiez dans l’opposition, vous avez porté des revendications relatives à la démocratie, aux libertés publiques, à l’État de droit et au respect de la Constitution.
Aujourd’hui, le peuple est en droit de demander :
Qu’est devenue cette exigence ?
Le peuple ne vous demande pas de renier votre passé.
Il vous demande de lui être fidèle.
Le serment présidentiel n’est pas un simple rituel protocolaire.
C’est un engagement solennel envers la Nation.
Défendre la Constitution.
Préserver l’intégrité du territoire.
Garantir la sécurité des Congolais.
Protéger les libertés.
Servir la République.
Voilà la véritable grandeur de la fonction présidentielle.
X. QUAND LE POUVOIR N’EXERCE PAS L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT SUR UNE PARTIE DU TERRITOIRE NATIONAL, LA RÉBELLION S’AUTORISE À REMPLIR LE VIDE DE L’ÉTAT
C’est ici que réside l’urgence.
Chaque fois que l’État recule, quelqu’un occupe l’espace.
Chaque fois que l’administration disparaît, une autre administration apparaît.
Chaque fois que la justice ne fonctionne plus, une justice parallèle peut être proposée.
Chaque fois que l’État cesse de protéger, d’autres prétendent le remplacer.
Le vide institutionnel est toujours rempli.
Et l’AFC/M23 vient précisément de nous montrer qu’elle entend remplir ce vide dans les territoires sous son contrôle.
Voilà pourquoi sa nomination dans le secteur de la Justice et des Droits humains ne doit pas être minimisée.
Elle constitue un signal politique majeur.
Elle dit au Congo :
« Nous ne voulons plus seulement contrôler le territoire ; nous voulons organiser la vie de ceux qui y résident. »
La République doit répondre avec la plus grande fermeté.
Mais elle doit répondre surtout par les actes.
XI. IL FAUT REPRENDRE L’INITIATIVE
Monsieur le Président,
Il vous appartient désormais de décider si l’histoire retiendra de cette période un pouvoir qui aura attendu les solutions venues de l’extérieur ou un pouvoir qui aura eu le courage de rassembler son peuple.
Vous pouvez encore surprendre.
Vous pouvez encore reprendre l’initiative.
Vous pouvez encore décrisper le climat politique.
Vous pouvez encore ouvrir les portes du dialogue.
Vous pouvez encore réunir ceux qui ne se parlent plus.
Vous pouvez encore reconstruire la confiance.
Vous pouvez encore engager la refondation de notre armée.
Vous pouvez encore remettre l’État au centre de la Nation.
Mais il faut décider.
Et décider maintenant.
XII. LE CONGO DOIT CESSER D’ATTENDRE
Quatre années après Bunagana.
Plus d’un an après la perte de Goma et de Bukavu.
Alors que l’AFC/M23 continue de consolider son administration dans les zones sous son contrôle.
Alors que nos populations sont déplacées.
Alors que notre armée est mise à rude épreuve.
Alors que notre société est profondément divisée.
Alors que la confiance politique est gravement détériorée.
Combien de temps encore allons-nous attendre ?
Attendre Washington ?
Attendre Doha ?
Attendre Paris ?
Attendre Londres ?
Attendre une nouvelle médiation ?
Attendre un nouvel accord ?
Attendre une nouvelle déclaration ?
Attendre une nouvelle promesse ?
Non.
Le Congo doit se reprendre en main.
CONCLUSION : MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ENTREZ DANS L’HISTOIRE PAR LA PORTE DU SURSAUT NATIONAL
Monsieur le Président de la République,
Vous avez encore une possibilité historique.
Vous pouvez choisir de gouverner contre la crise.
Ou vous pouvez choisir de rassembler la Nation pour la surmonter.
Vous pouvez continuer à gérer les symptômes.
Ou vous pouvez vous attaquer aux causes profondes.
Vous pouvez continuer à attendre les médiations extérieures.
Ou vous pouvez prendre l’initiative d’un grand pacte national.
Vous pouvez laisser la crise politique s’approfondir.
Ou vous pouvez décrisper le pays.
Vous pouvez laisser la guerre imposer son agenda.
Ou vous pouvez reprendre l’initiative stratégique.
Vous pouvez laisser l’AFC/M23 continuer à construire ses structures parallèles.
Ou vous pouvez reconstruire un État congolais suffisamment fort pour reprendre effectivement le contrôle de son territoire.
L’Histoire vous regarde.
Et l’Histoire ne vous demandera pas combien de discours ont été prononcés.
Elle vous demandera :
Qu’avez-vous fait lorsque le territoire national était occupé ?
Qu’avez-vous fait lorsque l’AFC/M23 a commencé à organiser sa propre justice ?
Qu’avez-vous fait lorsque le pays s’est divisé ?
Qu’avez-vous fait lorsque la confiance s’est effondrée ?
Qu’avez-vous fait lorsque le peuple demandait le dialogue ?
Monsieur le Président,
Le moment est venu de vous surpasser.
Convoquez le Dialogue.
Ouvrez les portes de la République.
Rassemblez ses forces vives.
Refondez notre armée.
Restaurez la justice.
Garantissez les libertés.
Réconciliez les Congolais.
Et reconstruisez un État qui ne soit plus seulement souverain dans les textes, mais souverain dans les faits.
Car aujourd’hui, le véritable combat n’est plus seulement de savoir qui gagnera la prochaine bataille.
Le véritable combat est de savoir :
SI LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO SORTIRA DE CETTE CRISE PLUS FORTE… OU SI ELLE LAISSERA LA RÉBELLION ÉCRIRE À SA PLACE L’AVENIR DE SES TERRITOIRES.
Le temps des hésitations est terminé.
Le temps du sursaut national a commencé.
Le Congo doit se retrouver.
Le Congo doit se refonder.
Le Congo doit renaître.
Et cette renaissance ne viendra ni de Washington, ni de Doha, ni de Paris, ni de Londres.
Elle doit d’abord venir de nous-mêmes.
Moussa Kalema Sangolo-Zaku
Président National du PVR, Membre du Bureau Politique du FCC