Débat autour du retour de Joseph Kabila au pays : Moussa Kalema renvoie la députée Adèle Bazizane à ses propres questions

Pourquoi Joseph Kabila est-il rentré par Goma plutôt que par Kinshasa ? À la question posée par la députée Adèle Bazizane, Moussa Kalema Sangolo-Zaku, président national du Parti des Vertus Républicaines et membre du Bureau politique du FCC, répond par cette tribune où il refuse les raccourcis. Pour lui, un itinéraire ne prouve aucune complicité avec la rébellion, et une accusation ne vaut pas condamnation. Il invite à examiner le climat de méfiance entre le pouvoir et son prédécesseur, évoque le précédent de Matata Ponyo et demande que les questions sur le M23 soient adressées à toutes les autorités, hier comme aujourd’hui.

Au-delà du cas Kabila, le leader du PVR plaide pour un dialogue national inclusif, sans tribunal improvisé ni blanchiment politique, afin d’établir les faits et les responsabilités. Il demande à Félix Tshisekedi de donner sa chance à la vérité avant que la méfiance ne compromette davantage l’unité nationale.

JOSEPH KABILA, LE RETOUR PAR GOMA ET L’EXIGENCE DE VÉRITÉ : RÉPONDRE AUX QUESTIONS, SANS ÉLUDER LES RESPONSABILITÉS DU POUVOIR

TRIBUNE POLITIQUE ET JURIDIQUE

En réaction aux préoccupations exprimées par la députée Adèle Bazizane

Madame la députée, merci d’avoir posé la question. Mais pour comprendre le choix de Joseph Kabila, il faut aussi examiner les conditions politiques et judiciaires qui entourent son retour, les actes du pouvoir à l’égard de son prédécesseur et, surtout, les causes profondes de la crise congolaise.

La députée Adèle Bazizane a soulevé une question importante à la suite de la récente sortie médiatique du sénateur à vie et ancien président de la République, Joseph Kabila : pourquoi ce dernier est-il rentré en République démocratique du Congo par Goma, territoire alors présenté comme étant sous contrôle de la rébellion, plutôt que par Kinshasa, capitale du pays ?

Je tiens, d’abord, à remercier Mme la députée pour cette interpellation. En demandant des clarifications à Joseph Kabila, elle reconnaît implicitement que sa prise de parole soulève des questions politiques majeures auxquelles le pays ne peut se soustraire.

Je la remercie également d’avoir remis au centre du débat une question essentielle : celle des conditions dans lesquelles un ancien chef de l’État peut rentrer dans son propre pays et s’exprimer librement, dans le respect de la Constitution et des lois de la République.

Toutefois, sans prétendre me substituer à Joseph Kabila, ni parler à sa place, je voudrais apporter un éclairage politique et juridique à ces préoccupations.

En tant que membre de sa famille politique, le Front commun pour le Congo (FCC), j’estime que le débat mérite mieux que des interrogations isolées : il exige une lecture globale de notre crise nationale.

I. Pourquoi Goma plutôt que Kinshasa ? La question du contexte politique

Madame la députée, votre question est légitime. Mais elle appelle une autre interrogation, tout aussi légitime : dans quelles conditions politiques, sécuritaires et judiciaires Joseph Kabila pouvait-il envisager son retour à Kinshasa ?

Le choix de Goma ne constitue pas, à lui seul, une preuve de connivence avec la rébellion. Un itinéraire, aussi politiquement significatif soit-il, ne suffit pas à établir une complicité. Pour tirer une telle conclusion, il faudrait des faits précis, vérifiables et soumis à une appréciation contradictoire.

Pour comprendre ce choix, il faut également tenir compte du climat politique qui s’est installé entre le pouvoir en place et son prédécesseur.

Joseph Kabila a fait l’objet d’accusations politiques et de mesures dont la légalité, la portée et les conséquences méritent un examen rigoureux.

Dans son camp, ces actes sont interprétés comme les signes d’une volonté de neutralisation politique et d’une hostilité persistante à son égard.

Il n’est pas inutile de rappeler, à cet égard, les controverses évoquées autour de l’éviction du jeune frère de l’ancien président de ses fonctions de gouverneur à Kalemie, des difficultés et atteintes alléguées concernant la Fondation Mzee Laurent-Désiré Kabila, de l’attaque rapportée contre sa résidence de GLM , de la perquisition des entrepôts associés à Mme Olive Lembe Kabila, ainsi que des mesures contestées relatives aux immunités et aux garanties reconnues aux anciens chefs de l’État.

Ces différents épisodes doivent être documentés et appréciés au regard des textes applicables. Ils ne peuvent être tenus pour juridiquement établis par la seule affirmation d’un camp politique. Mais ils ne peuvent pas non plus être écartés sans examen lorsqu’ils nourrissent une profonde crise de confiance entre le pouvoir et son opposition.

La question devient alors incontournable : quelle confiance un ancien chef de l’État peut-il placer dans les institutions lorsqu’il estime que sa sécurité, ses droits et les garanties attachées à son statut ne sont plus suffisamment assurés ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que Joseph Kabila serait juridiquement condamné à mort, en l’absence d’un acte judiciaire établissant une telle condamnation. Il s’agit de comprendre le sentiment de menace politique et judiciaire que ses partisans disent percevoir.

La distinction est essentielle : une crainte politique doit être examinée, mais elle ne saurait être confondue avec une condamnation judiciaire formelle.

II. Le précédent Matata Ponyo : le retour au pays ne garantit pas, à lui seul, un procès équitable

Madame la députée, vous n’ignorez certainement pas le précédent de l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo.

Alors qu’il se trouvait à l’étranger, la procédure judiciaire relative au dossier du parc agro-industriel de Bukanga-Lonzo a suivi son cours. Il est ensuite rentré au pays pour faire face à la justice. La suite de cette affaire, notamment les décisions judiciaires rendues et les controverses qu’elles ont suscitées, demeure un sujet de débat politique et juridique.

Ce précédent invite à une réflexion plus large.

Un citoyen qui rentre dans son pays pour répondre à la justice doit pouvoir bénéficier des garanties fondamentales du procès équitable : un juge compétent et indépendant, le respect des droits de la défense, la présomption d’innocence et l’application régulière de la loi.

Le retour au pays ne devrait jamais être assimilé à une reddition politique, pas plus qu’il ne devrait devenir un piège judiciaire.

Il ne s’agit pas de comparer mécaniquement les dossiers de Matata Ponyo et de Joseph Kabila, qui obéissent à des circonstances propres. Il s’agit de rappeler un principe républicain : la justice ne doit être ni un instrument de vengeance politique ni un moyen de soustraire quiconque à ses responsabilités.

Si le pouvoir estime disposer de faits et de preuves justifiant des poursuites contre un ancien président, qu’il agisse dans le cadre de la loi, devant les juridictions compétentes et avec toutes les garanties requises.

S’il ne peut garantir ces conditions, il ne peut exiger de l’opposition une confiance aveugle dans le fonctionnement des institutions.

La République ne se renforce pas par la peur. Elle se renforce par la crédibilité de sa justice.

III. Le M23 : rétablir les faits et poser les bonnes questions

La question du M23 est au cœur de la crise nationale. Elle exige donc une rigueur particulière.

Oui, sous la présidence de Joseph Kabila, les Forces armées de la République démocratique du Congo ont remporté des succès militaires importants contre le M23, notamment lors des opérations de 2013. Le général Didier Etumba était alors chef d’état-major général des FARDC.

Ces événements appartiennent à notre histoire militaire. Ils rappellent que l’État congolais a déjà été capable de mobiliser ses forces pour faire reculer une rébellion armée.

Mais il faut éviter de transformer cette mémoire en argument dispensant quiconque de répondre aux questions actuelles. Les succès militaires du passé ne constituent pas, à eux seuls, une preuve de l’absence de toute responsabilité politique ultérieure ; inversement, un itinéraire de retour ne constitue pas une preuve de complicité avec les rebelles.

La question des anciens combattants du M23 condamnés par la justice, puis libérés ou réintégrés dans différents cadres, mérite également un examen sérieux. Les circonstances de ces décisions, les autorités qui les ont prises et les éventuelles garanties accordées doivent être établies sur la base de documents vérifiables.

Il faut notamment clarifier les conditions dans lesquelles certains cadres du M23 ont été accueillis à Kinshasa pendant une période rapportée de quatorze mois, ainsi que les objectifs et les résultats de cette démarche, si les faits et la durée avancés sont confirmés.

Dès lors, une question s’impose au débat public : quelles décisions ont été prises, par quelles autorités et pour quelles raisons, dans la gestion des anciens combattants du M23 et des négociations qui les concernent ?

Cette question doit être adressée à toutes les autorités qui ont participé à ces décisions, hier comme aujourd’hui.

Il serait politiquement incohérent de réclamer des explications à Joseph Kabila tout en refusant d’examiner les choix du pouvoir actuel. La recherche de la vérité ne peut être sélective.

IV. Kabila doit-il venir à Kinshasa pour se justifier ?

Madame la députée, vous demandez à Joseph Kabila de venir à Kinshasa afin de répondre aux récriminations formulées à son encontre.

Sur le principe, cette exigence appelle une réponse claire : personne ne devrait être dispensé de répondre à des questions sérieuses concernant la République. Mais personne ne devrait non plus être condamné politiquement avant que les faits aient été établis dans le respect des règles de droit.

Joseph Kabila a, pour sa part, défendu et continué à défendre l’idée d’un dialogue national inclusif permettant d’examiner les causes de la crise congolaise. Il appartient désormais à tous les acteurs de préciser leurs positions et de démontrer, par des actes, leur disponibilité à rechercher une solution politique durable.

Or, un dialogue national ne peut être confondu avec une convocation politique à laquelle un acteur devrait se soumettre avant même que les conditions de sécurité, de liberté de parole et d’équité soient réunies.

Venir à Kinshasa pour se justifier et participer à un dialogue national sont deux démarches distinctes, qui peuvent être complémentaires mais ne doivent pas être confondues.

Si des poursuites judiciaires sont envisagées, elles doivent suivre leur cours devant les juridictions compétentes, conformément à la Constitution et aux lois de la République.

Si le pays veut, en revanche, sortir de l’impasse politique, il doit créer un cadre où les principaux protagonistes peuvent exposer leurs responsabilités respectives, leurs griefs et leurs propositions de sortie de crise.

C’est précisément le sens du Dialogue des vérités, de la cohésion, de la renaissance et de la refondation nationales que nous appelons de nos vœux.

Ce dialogue ne doit être ni un tribunal improvisé ni une opération de blanchiment politique. Il doit permettre d’établir les faits, de reconnaître les erreurs, de rechercher les responsabilités et de reconstruire la confiance nationale.

Il doit accueillir les acteurs de la majorité, de l’opposition, de la société civile et les autres forces vives concernées, y compris les protagonistes dont les actes ou les choix sont contestés. Leur présence ne signifie ni absolution ni réhabilitation automatique. Elle signifie que la recherche collective de la vérité ne peut exclure ceux dont les décisions ont contribué à la crise.

V. Les États-Unis ont-ils condamné Joseph Kabila ?

Une autre question mérite une clarification : celle de l’affirmation selon laquelle Joseph Kabila aurait été condamné par les États-Unis.

Il convient ici de distinguer rigoureusement les sanctions administratives ou financières, les accusations publiques, les mesures diplomatiques et une condamnation pénale prononcée par une juridiction.

Ces actes n’ont ni la même nature ni les mêmes effets juridiques.

À défaut d’une décision judiciaire américaine identifiable et vérifiable, il serait inexact de présenter Joseph Kabila comme ayant été condamné pénalement par les États-Unis.

Si des mesures américaines ont été prises à son encontre, leur nature, leur fondement juridique, leur portée et les voies de recours éventuellement disponibles doivent être précisés. Une sanction ne constitue pas automatiquement une condamnation pénale.

Joseph Kabila est un citoyen congolais et un ancien président de la République démocratique du Congo. Sa situation doit donc être examinée à la lumière du droit applicable, sans confusion entre les décisions étrangères et les procédures congolaises.

Cela ne signifie pas qu’un ancien chef de l’État serait au-dessus des lois, ni que les autorités étrangères n’auraient jamais de compétence dans une affaire présentant un lien juridique avec leur pays. Cela signifie simplement qu’aucune accusation ne doit être transformée en condamnation sans base juridique établie.

La République démocratique du Congo doit pouvoir traiter ses différends politiques et judiciaires dans le respect de ses institutions, de sa souveraineté et des engagements internationaux qui la lient.

VI. Le véritable débat : les causes profondes de la crise congolaise

Au fond, Madame la députée, la question du retour de Joseph Kabila ne peut être séparée de celle de la crise de confiance qui traverse notre pays.

Pourquoi les institutions ne parviennent-elles plus à rassurer une partie importante de la classe politique ?

Pourquoi les controverses constitutionnelles, les tensions judiciaires, les conflits armés et les accusations de compromission se multiplient-ils sans qu’un consensus national durable se dessine ?

Pourquoi la guerre persiste-t-elle dans l’Est, tandis que l’insécurité, la pauvreté et les difficultés sociales continuent de peser sur les populations ?

Pourquoi le dialogue est-il régulièrement invoqué, puis rendu difficile par la méfiance entre les protagonistes ?

Ces questions dépassent la personne de Joseph Kabila. Elles concernent le fonctionnement de l’État, la légitimité des institutions, la responsabilité des gouvernants et la capacité de notre classe politique à placer l’intérêt national au-dessus des calculs de conservation ou de conquête du pouvoir.

La crise congolaise possède des causes lointaines et proches, internes et externes, politiques, institutionnelles, sécuritaires et économiques. La réduire à un seul homme, à un seul camp ou à une seule puissance étrangère ne permettrait pas d’en comprendre toute la complexité.

C’est pourquoi nous plaidons pour un examen lucide de notre histoire récente, sans amnésie, sans règlement de comptes et sans immunité politique de fait.

Il faut regarder le passé avec lucidité, expliquer le présent avec honnêteté, dénoncer avec courage, dialoguer avec responsabilité et bâtir pour transmettre.

VII. Notre appel : donnons sa chance au Dialogue des vérités

Madame la députée Adèle Bazizane, votre interpellation peut être utile si elle ouvre un débat plus large, plus équilibré et plus responsable.

Oui, Joseph Kabila pourra répondre aux questions qui lui sont adressées. Mais les autres acteurs politiques doivent également répondre des décisions prises sous leur responsabilité.

Oui, les circonstances de son retour par Goma doivent être éclaircies. Mais elles ne peuvent, à elles seules, tenir lieu de preuve d’une quelconque complicité avec la rébellion.

Oui, la justice doit faire son travail. Mais elle doit le faire sans instrumentalisation, dans le respect des droits de la défense, de la présomption d’innocence et des garanties constitutionnelles.

Oui, la souveraineté nationale doit être défendue. Mais elle ne peut l’être durablement sans des institutions crédibles, une armée républicaine, une justice indépendante et un pouvoir soumis aux limites de la Constitution.

Enfin, oui, le Sénateur à vie Joseph Kabila doit pouvoir s’exprimer. Mais cette liberté doit être garantie à tous les Congolais, y compris à ceux qui critiquent le pouvoir, contestent ses choix ou demandent des comptes aux gouvernants.

Notre pays n’a pas besoin d’un dialogue de façade, encore moins d’une confrontation permanente entre ceux qui gouvernent et ceux qui contestent. Il a besoin d’un cadre national sérieux pour examiner les causes profondes de la crise, clarifier les responsabilités et définir les conditions d’une paix durable.

C’est pourquoi nous demandons au président Félix Tshisekedi et aux institutions de la République de créer les conditions d’un Dialogue national inclusif, sans exclusion ni préalable politique discriminatoire, consacré à la vérité, à la cohésion, à la renaissance et à la refondation de notre République.

Joseph Kabila doit pouvoir y prendre la parole. Les autres protagonistes doivent pouvoir y répondre. Les victimes de la guerre, les familles éprouvées, les forces vives et les citoyens congolais doivent également y faire entendre leur voix.

Ce dialogue ne devra distribuer ni certificats d’innocence ni condamnations anticipées. Il devra ouvrir la voie à la vérité, à la responsabilité, à la réconciliation et à des réformes institutionnelles durables.

La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi Joseph Kabila est rentré par Goma plutôt que par Kinshasa.

La question fondamentale est de savoir si la République démocratique du Congo est encore capable d’offrir à tous ses fils et à toutes ses filles un cadre où la parole politique ne devient pas un risque, où la justice ne suscite pas la peur et où les divergences se règlent par les institutions plutôt que par la force.

Monsieur le Président Félix Tshisekedi, donnons à la vérité une chance avant que la méfiance ne compromette davantage l’unité nationale. Donnons au dialogue la place qui lui revient avant que la crise ne réduise encore les possibilités d’une solution congolaise.

Le Congo ne se refondera ni par le silence imposé, ni par l’exclusion, ni par la revanche. Il se refondera par la vérité, le droit, la responsabilité et la volonté commune de bâtir une République souveraine, juste, travailleuse et durable.

Moussa Kalema Sangolo-Zaku

Président national du Parti des Vertus Républicaines (PVR)

Membre du Bureau politique du Front commun pour le Congo (FCC)

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