Dans cette tribune n°36, Patrick Onoya Tambwe, enseignant et stratège en lobbying, propose une analyse bien fouillée du Project Vault, initiative portée par la Maison Blanche pour constituer une réserve stratégique de minerais critiques. Le lobbyiste interpelle directement les décideurs congolais sur l’urgence d’un positionnement clair de la République démocratique du Congo. Alors que Washington accélère sa diplomatie du minerai et que les négociations avancent autour des actifs stratégiques comme Kipushi, la RDC peut-elle se permettre d’avancer sans boussole stratégique ? Entre ambitions de transformation locale défendues par le président de la république, Félix Tshisekedi, et défis structurels persistants au sein de la Gécamines, Patrick Onoya fait un vibrant appel à la lucidité et à l’anticipation, à travers cette tribune.
Note : lecture un peu longue mais nécessaire !
- Contexte du projet Vault Les États-Unis ont annoncé, lundi 2 février, le lancement d’un fonds de 12 milliards de dollars pour stocker des métaux critiques pour leur industrie et diminuer leur dépendance à la Chine.
L’objectif affiché de ce projet de PPP (partenariat public privé) baptisé Vault (coffre-fort) est d’éviter toute pénurie de minerais et de pétrole et constituer des réserves stratégiques.
Ce » coffre-fort » (traduction de » Vault « ) est assez proche de la Réserve stratégique de pétrole américaine, vieille de 50 ans, qui renferme actuellement 415 millions de barils de pétrole brut dans des cavernes de sel souterraines au Texas et en Louisiane. Cette réserve a été créée en réponse à l’embargo pétrolier arabe de 1973. [1]
C’est ainsi que la Maison Blanche a mis en place ce qu’on qualifie de » diplomatie du minerai » qui s’est matérialisée le mercredi 4 février passé à travers l’invitation à Washington DC d’une cinquantaine de pays pour parler minerais critiques et terres rares, face à la concurrence acharnée de la Chine.
Parmi les invités, la République démocratique du Congo.
Points clés du Projet Vault (USA-RDC)
Objectif : Réduire la dépendance des USA à la Chine en minerais stratégiques pour les véhicules électriques, la défense et l’IA.
Financement : Le fonds de 12 milliards USD comprend 10 milliards USD de prêts de l’Ex-Im Bank (USA) et près de 2 milliards USD d’investissements privés.
Implication RDC : La RDC, avec ses ressources en cobalt et coltan, est un partenaire stratégique. Des mines comme celle de Kipushi sont visées.
Enjeux : Ce partenariat vise à renforcer l’attractivité du secteur minier congolais tout en cherchant à diversifier l’économie locale et attirer des investissements dans les infrastructures.
Partenaires clés : Ivanhoe Mines, Hartree Partners, Mercuria, et Traxys sont impliqués. [2]
- Le projet Vault : état d’avancement des négociations
La société minière Ivanhoe Mines, cotée à la Bourse de Toronto, mène des discussions avancées avec la Gécamines, entreprise publique congolaise, et le négociant suisse Mercuria en vue d’acheminer vers les États-Unis le concentré de zinc issu de la mine de Kipushi.
Cette initiative s’inscrit dans le cadre de Project Vault, le nouveau mécanisme américain de constitution de réserves stratégiques en métaux critiques.
Le projet bénéficie d’un appui politique croissant au Congrès américain. Des sénateurs des deux partis s’apprêtent à déposer une proposition de loi visant à prolonger de dix ans le mandat de l’Ex-Im Bank, avec pour objectif de renforcer sa capacité de financement au service de la stratégie américaine sur les minéraux critiques. Selon des informations relayées par la presse économique internationale, cette réforme pourrait permettre d’injecter jusqu’à 70 milliards de dollars supplémentaires pour soutenir les chaînes d’approvisionnement jugées stratégiques.
Sur le plan opérationnel, l’accord en discussion prévoit que Mercuria transfère ses droits d’achat existants sur le concentré de Kipushi à la branche commerciale de la Gécamines, tout en assurant la commercialisation de volumes supplémentaires à mesure que la mine montera en régime de production. À terme, la société congolaise pourrait contrôler jusqu’à la moitié de la production totale du site, y compris les cargaisons destinées au marché américain.
- Kipushi, un actif stratégique majeur
Considérée comme l’un des plus importants gisements polymétalliques du pays, la mine de Kipushi devrait produire cette année entre 240 000 et 290 000 tonnes de concentré de zinc. Elle recèle également des quantités significatives de germanium et de gallium, deux métaux classés comme critiques par les États-Unis en raison de leur rôle clé dans les semi-conducteurs, la défense et les technologies de la transition énergétique. [3]
- Restructuration stratégique de la Gécamines
La restructuration de la Gécamines intègre désormais Gécamines Trading, une filiale stratégique visant à reprendre le contrôle sur la commercialisation du cuivre et du cobalt congolais. En s’appuyant sur des partenaires comme Mercuria, cette entité vise l’autonomie, l’augmentation des revenus et la transparence, illustrée par la première vente directe de 100 000 tonnes début 2026. [4]
- Objectifs du Trading :
La filiale permet de commercialiser directement une partie de la production (TFM, Sicomines) au lieu de laisser ce rôle aux partenaires privés, augmentant ainsi la valeur ajoutée et les recettes pour l’État.
- Partenariats Stratégiques :
Gécamines s’associe au négociant suisse Mercuria, soutenu par la DFC américaine, pour surmonter le manque de lignes de crédit et de logistique, sécurisant une ligne de crédit renouvelable de 500 millions de dollars.
- Opérations concrètes :
Une première opération de 100 000 tonnes de cuivre a été finalisée début 2026 pour le marché américain gecamines.cd. D’autres ventes sont prévues sur la production de la Sicomines.
- Restructuration globale : Au-delà du trading, la Gécamines renégocie ses joint-ventures et vise à reprendre le contrôle des actifs, cherchant à se positionner comme acteur majeur et non plus simple propriétaire, face à une gestion passée très critiquée tel que nous renseigne le magazine Africa Intelligence. [5]
- Quid du positionnement de la RDC
La vision du Chef de l’État congolais, Félix Tshisekedi, vise à transformer la RDC de simple exportateur de matières premières brutes en une puissance industrielle en transformant localement ses minerais (cobalt, cuivre, etc.).
Cette stratégie prisée par le Chef del’État, qui s’inscrit dans la transition énergétique et numérique, ambitionne de créer de la valeur ajoutée locale, de l’emploi, et de renforcer la souveraineté économique.
« La RDC est déterminée à convertir son potentiel minier en une « puissance de développement » grâce à la transformation locale. »[6]
Ainsi, de quelle manière la RDC devrait se positionner afin de réaliser sa vision conjointement à celle des américains avec la mise en œuvre du projet Vault ?
Pour se faire, commençons par analyser le concept de réserve de minerais stratégiques dans le paragraphe suivant.
- En quoi consiste une réserve de minerais stratégiques ?
Pour parler des » réserves de minerais stratégiques », commençons par la notion de « caractère stratégique » ou de « caractère critique » que l’on peut attribuer à un minerai.
En effet, tout dépend de la perception qu’en ont les acteurs impliqués (producteurs, consommateurs, États, entreprises, etc.) et de leurs besoins en ressources naturelles pour leurs productions industrielles.
Cela étant, un minerai est dit stratégique ou critique, lorsqu’il est non seulement vital pour l’affirmation de la puissance économique, technologique et militaire d’un pays, mais aussi vulnérable (ainsi que pour l’État qui en dépend), par rapport à sa durée de vie limitée et à la rupture technologique qui peut en découler.
Lorsqu’un État n’assure pas la production d’un minerai qui est vital pour sa survie et ne maitrise pas ses approvisionnements, il est soumis aux contraintes du marché et aux réalités géopolitiques.
Ceci étant, le critère principal pour déterminer le caractère stratégique ou critique d’un minerai est donc de connaître son propre niveau de dépendance et la concentration géographique des zones de production. ]7]
Ce sont là des sujets de haute importance pour un pays, notamment la RDC, qui possède ces dits » minerais stratégiques « .
- Partant de ce qui précède, une question se pose : Est-ce que le « caractère critique ou stratégique » d’un minerai pour un américain est-il le même que pour les congolais ?
Question rhétorique à laquelle nous allons répondre dans le point 7 (Observations) ci-dessous qui va nous orienter vers les recommandations.
Par ailleurs, ayant précisé le concept de « critique » ou « stratégique », définissons maintenant ce qu’on entend par « Réserve de minerais stratégiques ».
Une réserve de minerais stratégiques désigne le stockage ou le contrôle sécurisé de matières premières (cobalt, lithium, terres rares, cuivre) essentielles à la sécurité nationale, à la défense et à la transition énergétique.
Elle vise à pallier les ruptures d’approvisionnement et à garantir la souveraineté technologique, souvent en réponse à une forte dépendance extérieure, comme l’illustrent les initiatives des États-Unis et de l’Australie.
Objectifs Stratégiques :
- Sécurité d’approvisionnement : Réduire la dépendance vis-à-vis de fournisseurs dominants (ex: la Chine).
- Souveraineté économique : Assurer la disponibilité des ressources pour l’industrie nationale (aéronautique, automobile).
- Transition énergétique : Garantir les matières nécessaires pour les technologies bas-carbone.
- Exemples de Minerais : Le cobalt, le lithium, le graphite, le manganèse, le nickel, et les terres rares sont au cœur de ces préoccupations.
- Mise en œuvre : Cela passe par le stockage physique, des investissements dans l’exploitation (ex : « Project Vault » américain), ou des partenariats pour sécuriser la chaîne de valeur. [8]
- Etude de cas : la réserve de minerais critiques de l’Australie
Fin avril 2025, le premier ministre australien, Anthony Albanese, a annoncé qu’il souhaitait créer une réserve nationale de minéraux critiques, d’ici mi-2026, et pour un montant d’environ 800 millions d’euros.
En effet l’Australie est très bien pourvue en sous-sol à la manière de la RDC : dans son sous-sol se trouvent 27 % des réserves mondiales de lithium, 21 % du cobalt, 22 % du nickel, 10 % du manganèse et 11 % sur le cuivre. [8]
La stratégie
Dans le cadre de l’accord visant la création d’une réserve de minerais critiques en Australie, les États-Unis vont contribuer au financement d’une série de projets prioritaires liés aux métaux stratégiques en Australie en échange d’un accès préférentiel aux minéraux extraits.
Les deux pays se sont en effet engagés à fournir chacun au moins 1 milliard de dollars américains (930 millions d’euros) dans les six prochains mois, afin notamment de financer des projets d’exploitation, de traitement et de raffinage sur le sol australien, d’une valeur totale de 8,5 milliards de dollars américains.[9]
Dans la foulée, il faut noter l’Australie a mis en place un programme de financement des minéraux critiques, doté de 5 milliards de dollars et géré par « Export Finance Australia », qui propose des prêts, des garanties et des prises de participation pour soutenir les projets d’extraction et de transformation.
Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la Stratégie pour les minéraux critiques 2023-2030 et du plan « Future Made in Australia », qui vise à renforcer l’autonomie de l’Australie en matière de minéraux critiques.[10]
- Observations :
Rappelons avant tout le projet Vault, projet de la création d’une Réserve Stratégique de minerais. Est une prescription de l’accord de partenariat stratégique USA-RDC à l’article XI dont la mission est :
- Garantir un approvisionnement prévisible et durable en minéraux critiques, y compris le cobalt pour les États-Unis ;
- Renforcer la capacité de la RDC à la gestion des ressources nationales, à la stabilisation de la valeur, à la valorisation locale, à l’industrialisation et à la création d’emplois ; et
- Promouvoir la résilience et des approches équitables basées sur le marché au sein des chaînes d’approvisionnement mondiales. [11]
En faisant une petite comparaison entre le modèle Australien de la constitution d’une réserve de minerais stratégiques, on peut retenir les éléments suivants :
- Points de ressemblance : les deux pays visent la même finalité : la constitution d’un stock pour sécuriser la chaîne d’approvisionnement des minerais critiques
- Points de dissemblance : L’Australie démontre l’existence d’une préparation organisationnelle pour accueillir l’initiative contrairement à la RDC qui subit un modèle proposé par les américains ;
Le gouvernement Australien contribue financièrement au projet de la mise en place de la Réserve de minerais critiques, du côté du gouvernement congolais, c’est une réflexion à Initier.
Du côté Australien, la constitution d’une réserve de minerais critiques entre dans le cadre d’un plan bien ficelé à savoir la stratégie 2023 – 2030 et le plan « Future Made in Australia « , par contre du côté de la RDC, tout semble à faire ;
Il existe en Australie une industrie de transformation (métallurgique) à alimenter par les minéraux critiques, en RDC, tout reste à créer.
- Recommandations
Les observations ci-haut nous amènent à formuler quelques recommandations.
Recommandations :
Au regard des observations effectuées ci-haut, voici quelques recommandations :
- Recommandations no 1 : élaborer en urgence un Plan Stratégique développement Sectoriel Minier sur le long terme dans lequel la réserve de minerais stratégique va se retrouver ;
- Recommandations no 2 : recapitaliser et restructurer efficacement le « groupe » de la Gécamines afin de la rendre à même de répondre aux impératifs du projet Vault auxquels elle sera appelée à répondre (dorénavant) ;
- Recommandation no 3 : réfléchir urgemment sur le cadre d’accompagnement du projet Vault à mettre en place afin de s’assurer de la garantie des intérêts de la RDC, à définir, dans ce dernier.
- Conclusion
Cette tribune vise à faire réfléchir le gouvernement sur les implications de la mise en œuvre de l’accord de partenariat stratégique USA-RDC.
Le projet Vault, qui constitue la matérialisation du concept de la Réserve de minerais stratégiques, montre que le train de la mise en œuvre de l’accord de partenariat stratégique USA-RDC a quitté la gare.
La RDC, face aux États-Unis, s’avère « lente » dans les réactions.
Quand bien même l’accord établirait sur plusieurs points que les États-Unis attendront les propositions de la RDC, nous devons arriver à l’évidence que la RDC doit urgemment travailler sur un ensemble de préalables afin de sortir tête haute de ce partenariat stratégique avec les États-Unis.
Tout en concluant, posons une question :
La RDC a-t-elle les mêmes priorités que les États-Unis ?
Cette question rhétorique vise à faire réfléchir le gouvernement de la RDC sur son « positionnement » face aux américains.
Par exemple, comment une Gécamines en faillite peut se montrer performante dans le cadre de l’accord si elle est incapable de se délivrer de ses vieux démons ?
Enfin, l’étude de cas de l’Australie a eu pour objectif de montrer le faussé à combler pour se montrer à la hauteur des enjeux.
La balle est dans notre camp !
Patrick Onoya Tambwe
Auteur du livre » 15 raisons pour s’approprier le deal USA-RDC «
Références :
- https://www.ouest-france.fr/monde/republique-democratique-du-congo/rdc-dans-lest-du-congo-washington-met-en-place-sa-diplomatie-du-minerai-fa04e052-01b1-11f1-a6ec-62cedea1af4f
- https://www.ouest-france.fr/monde/republique-democratique-du-congo/rdc-dans-lest-du-congo-washington-met-en-place-sa-diplomatie-du-minerai-fa04e052-01b1-11f1-a6ec-62cedea1af4f
- https://mines.cd/projet-vault-le-zinc-strategique-de-kipushi-convoite-par-washington/
- https://www.africaintelligence.fr/afrique-centrale/2025/11/03/la-gecamines-prend-patiemment-sa-revanche-sur-les-negociants-etrangers,110543240-art
- https://gecamines.cd/gecamines-trading-formalise-sa-premiere-operation-de-100-000-tonnes-de-cuivre-a-destination-des-usa/#:~:text=970%20053%20195-,G%C3%A9camines%20Trading%20formalise%20sa%20premi%C3%A8re%20op%C3%A9ration%20de%20100%20000,cuivre%20%C3%A0%20destination%20des%20USA&text=Kinshasa%2C%20le%2012%20janvier%202026,de%20Tenke%20Fungurume%20(TFM).
- https://www.radiookapi.net/2026/02/05/actualite/revue-de-presse/le-potentiel-rdc-70-du-cobalt-mondial-et-25-000-milliards-usd#:~:text=Le%20pays%20est%20d%C3%A9termin%C3%A9%20%C3%A0,l’appui%20des%20investissements%20am%C3%A9ricains.
- https://www.thinkingafrica.org/V2/minerais-strategiques-et-minerais-critiques-arme-economique-ou-strategie-de-puissance-pour-lafrique/#:~:text=Cela%20%C3%A9tant%2C%20un%20minerai%20est,rupture%20technologique%20qui%20peut%20en
- https://www.lefigaro.fr/conjoncture/en-australie-le-projet-de-creer-une-reserve-strategique-de-minerais-critiques-fait-polemique-20250522
- https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/27/l-australie-cree-une-reserve-de-mineraux-strategiques-pour-contrer-l-hegemonie-chinoise_6649823_3234.html
- https://international.austrade.gov.au/en/news-and-analysis/news/australia-commits-another–2bn-to-critical-minerals-financing
- Accord de partenariat stratégique entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement de la République Démocratique du Congo, 4 décembre 2025, site officiel du gouvernement des États-Unis


