Le dicton français selon lequel « c’est dans le malheur que l’on reconnaît les vrais amis » n’a pas menti. Sans ambages, le Kenya vient de révéler au monde ses véritables intentions dans la crise qui oppose la République démocratique du Congo au Rwanda, agresseur reconnu et responsable de plusieurs millions de morts dans l’Est du pays, par l’entremise de groupes armés.
Alors que les rebelles du M23, soutenus par Kigali, occupent illégalement deux provinces de la RDC, le Nord et le Sud-Kivu, le Kenya vient de nommer, sans remords et en violation flagrante des principes et missions de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), un consul général à Goma. Ce geste, posé délibérément alors que les relations diplomatiques entre Kinshasa et Nairobi sont sans hiatus, semble entériner les velléités du Rwanda, via ses supplétifs rebelles, de balkaniser, coûte que coûte, la RDC.
Ce même Kenya, dont le président William Ruto était censé présider en janvier dernier un sommet extraordinaire de l’EAC, consacré à la situation sécuritaire dans l’Est de la RDC, vient de lever le voile, au grand jour, sur ses intentions réelles.
Le comportement du Kenya laisse à croire que le sommet de Nairobi, heureusement boycotté par le président congolais Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, aurait pu se transformer en cauchemar diplomatique pour Kinshasa.
Tant mieux dire que le temps a finalement donné raison au Chef de l’État congolais, qui avait dénoncé, sans langue de bois, l’attitude partisane de son homologue kényan, censé jouer un rôle de médiateur neutre, mais qui avait délibérément « pris fait et cause pour le Rwanda ». Ce sommet aurait pu être une véritable messe noire, où le projet de balkanisation de la RDC aurait été mis en œuvre sous le regard impuissant de son président.
Tshisekedi dupé par l’EAC ?
La nomination d’un consul général kényan à Goma soulève de sérieuses interrogations, tant sur la responsabilité de l’EAC, qui regroupe le Kenya, le Rwanda, la RDC et d’autres États membres, que sur la réaction attendue de cette organisation vis-à-vis de cet acte de violation grave des principes sacro-saints de la diplomatie. Le président congolais, qui avait officialisé l’adhésion de son pays à l’EAC en 2022, en violation même de la Constitution, espérait une réponse régionale à la crise sécuritaire, grâce à cette organisation. Il semble aujourd’hui s’être engouffré dans un piège, où la RDC, son pays, apparaît comme une proie fraîche au milieu de prédateurs très affamés, et qui cherche, par n’importe quel moyen, à le dévorer.
En procédant à cette nomination, le Kenya reconnaît de facto l’existence légale des autorités rebelles comme interlocuteurs officiels dans cette zone congolaise, alors qu’il dispose d’une ambassade à Kinshasa. Il viole ainsi la mission fondamentale de l’EAC en matière d’intégration régionale, de paix et de sécurité, qui stipule que les États membres doivent œuvrer à l’unité politique, économique et sociale, et coopérer pour prévenir et résoudre les conflits.
Ce nouvel épisode, qui s’ajoute à la longue série d’ingérences rwandaises, illustre, selon plusieurs analystes avertis, une dynamique perpétuelle, nourrie par l’animus nocendi et la soif insatiable de ressources naturelles, par nos voisins.
À la lumière des choses, la RDC devra, pour espérer la paix dans sa partie orientale, affronter seule une coalition d’intérêts divergents.
Une solitude stratégique qui s’impose
Dans ce contexte, le questionnement de la journaliste belge Colette Braeckman prend tout son sens, lorsqu’elle se demande « Quand donc les Congolais comprendront-ils que leur pays est trop vaste, trop riche, pour avoir des amis sincères ? » Les Congolais doivent ainsi prendre conscience qu’ils sont seuls dans ce combat, en raison de ce que représente leur territoire, en surface comme en sous-sol.
À ce stade encore, tout peut arriver. Il faut désormais craindre que d’autres pays, dont les relations avec la RDC sont historiquement tendues, tels que l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda, et d’autres voisins, ne suivent le mauvais exemple du Kenya en nommant à leur tour des consuls généraux à Goma.
L’acte provocateur du Kenya devrait symboliser, plus que jamais, la fin caduque du processus de paix de Nairobi tant voulu par les congolais, sous l’égide de l’organisation des pays de l’Afrique de l’est.
Il revient ainsi donc au président Félix Tshisekedi, par l’entremise de son gouvernement, d’activer un plan d’urgence diplomatique et de mobiliser tous les leviers institutionnels pour sortir le pays de cette impasse. Et, surtout, d’accélérer des démarches pour quitter, au plus vite, de l’EAC.
Les jours à venir s’annoncent tumultueux. Dossier à suivre de très près…
Fidel Songo
Journaliste, éditorialiste et stratège en communication


